La France à moitié musulmane en 2050 ? - Osons Comprendre

La France à moitié musulmane en 2050 ?

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Zemmour, Houellebecq : beaucoup nourrissent la peur d'une France islamisée, avalée par les musulmans. Prenons cette peur au sérieux et, sans préjugés, allons voir les faits.

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Points clés

  • Zemmour, Houellebecq, beaucoup d’écrivains réactionnaires véhiculent le fantasme d’une France islamisée ou “à moitié musulmane” dès 2050. Essayons de quitter l’océan des fantasmes pour accoster sur la terre ferme du continent des faits. Que sait-on de la population musulmane et de son évolution jusqu’à 2050 ?

 

  • La source la plus fiable en France est l’enquête “Trajectoires et origines” de l’INED et de l’INSEE. Elle nous enseigne que, en 2006 – 2008, il y avait 6.5 % de musulmans en France. Le chiffre date un peu. Un institut démographique américain, le PEW research center, actualise ce chiffre et avance l’estimation de 8.8 % de musulmans en France en 2016. On est encore très loin de la submersion. Mais comment ce chiffre va évoluer ?

 

  • Le PEW research center fait des projections pour 2050 selon différentes hypothèses de migration. Si la France fait le choix d’une immigration zéro, il y aura 12.7 % de musulmans en France. Si la France poursuit, au contraire, poursuit sa trajectoire migratoire – importante – des années 2015 en accueillant 790 000 migrants chaque année – 18% des habitants seront musulmans dans la France de 2050. C’est sûr, l’islam sera bien installée à la seconde place des religions du pays, mais rien n’indique le ras de marrée que craignent Zemmour et consorts.

 

  • Surtout que les estimations du PEW research center ont toutes les chances d’être exagérées. Le PEW retient une fécondité des femmes musulmanes plus élevée que celle qu’on observe aujourd’hui et, surtout, imagine qu’elle diminuera très peu durant les 30 prochaines années. Or, déjà en 2010, on constatait une fécondité similaire à la population native chez les descendantes d’immigrés du Maghreb. Aussi, le PEW retient des hypothèses de “sortie de la religion musulmane” sans rapport avec les dynamiques de sécularisation observée dans l’enquête Trajectoires et origines. Non, la France ne sera pas à moitié musulmane en 2050. Non, les fantasmes apeurés des Houellebecq et compagnie n’ont aucune base tangible.

Sources et références

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Des statistiques sur les musulmans ?

 

Depuis 1945 et la Libération, il n’y a eu aucune enquête de grande ampleur sur la religion des français. Recueillir des statistiques sur la religion est tout à fait légal, c’est permis par la loi de 1905 sur la laïcité et la CNIL peut tout à fait autoriser des enquêtes.

 

Le blocage sur la statistique religieuse n’est pas légal, il est plutôt culturel. L’INSEE le dit clairement dans un rapport du Sénat de 2016 sur l’organisation de l’islam en France (page 30).

Malgré ce blocage politique et culturel, nous disposons tout de même d’une belle enquête publique qui nous permet d’avoir une estimation fiable de la population musulmane en France.

 

Il s’agit de l’enquête Trajectoire et origines (TeO) menée conjointement en 2006-2008 par l’INSEE et l’INED sur plus de 20 000 personnes dans le but de mieux connaître les immigrés et leurs descendants de 2ème génération.

Cette enquête a plusieurs avantages. Elle cible la population qui a le plus de liens avec l’Islam et se base sur des entretiens en face à face, évitant ainsi la sous-déclaration, le fait de ne pas assumer dans un sondage d’être musulman ou d’aller à la mosquée par exemple. 

 

Cette sous-déclaration de la pratique de l’islam se vérifie par exemple dans un grand sondage de 2019 mené par l’institut Viavoice pour l’Observatoire de la laïcité où seulement 3% des Français se déclarent musulmans (page 6).

Avec des entretiens longs en face à face comme dans l’enquête TeO, vous pouvez mettre les gens en confiance, contrôler et contourner les biais et vous obtenez des réponses plus fiables.

 

L’enquête Trajectoire et Origines souffre tout de même de deux défauts.

1er défaut : elle ne porte que sur les 18-60 ans. Elle ne mesure pas la pratique religieuse des plus âgés et des plus jeunes. L’enquête TeO doit donc extrapoler leur croyance à partir de celle des autres [ Simon et Tiberj, INED 2013, page 8 ]

2ème défaut, l’enquête TeO porte sur les années 2006 – 2008. Les données sont donc vieilles de plus de 10 ans.

Une enquête TeO 2 est en cours. Ses résultats seront publiés après juin 2022, permettront de connaître le nombre de musulmans en 2019 – 2020 tout en apportant un regard sur les descendants d’immigrés de 3ème génération, non étudiés dans TeO 1.

 

 

Combien de musulmans en France aujourd’hui ?

 

Regardons d’abord les enseignements de l’enquête Trajectoires et origines qui nous donne le nombre de musulmans en France en 2006-2008.

4,1 millions de musulmans, ça fait 6,5% de la population de la France en 2008, soit 1 Français sur 15.

 

Comment ça a évolué depuis ?

Pour nous, la meilleure approximation récente du nombre de musulmans en France nous vient d’un think tank américain spécialisé dans les enquêtes de démographie religieuse dans le monde : le PEW research center.

Ils ont fait un travail en 2017 sur la population musulmane en Europe et son évolution possible jusqu’à 2050, selon l’importance des futures migrations.

On retient leur travail parce qu’il s’appuie sur l’enquête TeO de 2008-2009, et qu’il actualise les chiffres jusqu’à 2016 – le tout selon des hypothèses cohérentes et selon les meilleures enquêtes d’opinion disponibles.

Quels résultats ? Ils estiment qu’en 2016, il y avait environ 5.7 millions de musulmans en France soit 8,8% de la population (page 5).

D’après plusieurs démographes de l’INED, comme Patrick Simon, il est possible que ce soit une hypothèse un peu trop haute.

On a donc une première réponse. Si on prend les meilleures données qu’on a aujourd’hui, et même si on erre du côté des estimations un peu larges, moins de 10% des Français seraient musulmans aujourd’hui.

C’est loin derrière les catholiques, qui seraient encore environ quasiment 30 % en 2019 d’après un sondage de l’Observatoire de la laïcité (pp.6-8). C’est encore plus loin des sans religions – athées, agnostiques, indifférents, qui sont 55% aujourd’hui en France

 

Combien y aura-t-il de musulmans en France en 2050 ?

 

Le PEW Research Center fournit, dans le même rapport précédemment cité, une projection de la population musulmane en France et en Europe d’ici à 2050.

Pour réaliser cette projection, il faut faire des hypothèses sur le nombre de nouveaux immigrés entre aujourd’hui et 2050, sur la proportion de musulmans parmi les nouveaux immigrés. Il faut faire des hypothèses sur le taux de fécondité des musulmans comparé à celui des non musulmans. Il faut faire des hypothèses sur la proportion des musulmans qui cessent de l’être à chaque génération, sur les nouveaux convertis.

Pour chacune de ces questions, le PEW Research center a retenu des hypothèses qui surestiment la proportion future de musulmans.

Première estimation : combien de musulmans en France en 2050 si on arrête aujourd’hui toute immigration ?

Ils trouvent que si on arrête toute immigration aujourd’hui, la proportion de musulmans en France continuera d’augmenter un petit peu, pour atteindre 8,6 millions de personnes en 2050, soit 12,7% de la population française à cette date (page 9).

 

Regardons maintenant les projections si on accueille chaque année en France d’ici à 2050 le même nombre de migrants que dans les années 2010-2016, à une période où on a eu la crise des réfugiés ?

Entre 2010 et 2016, la France a accueilli selon le PEW (page 21) 790.000 personnes, dont les deux tiers étaient comptées comme musulmanes, ce qui met la France 3ème destination des migrants après l’Allemagne et le Royaume-Uni sur ces années-là.

Cette période 2010-2016 était une période de migration élevée, 15% de plus que la moyenne des années 2000, et beaucoup plus que les années 80-90

Si la France accueille chaque année d’ici à 2050 autant de migrants musulmans que pendant la période 2010-2016, alors la proportion des musulmans dans la population française en 2050 serait de 18% (page 11).

 

 

PEW surestime la fécondité des musulmanes

 

Le PEW considère que les musulmanes en France avaient jusqu’à 2020, 2,9 enfants par femme, 1 de plus que les 1,9 enfants par femme des non musulmanes (page 35).

Cette fécondité des musulmanes immigrées, PEW la suppose constante entre 2020 et 2050.

Cette hypothèse est extrêmement fragile. Pour deux raisons.

 

D’abord, la fécondité baisse rapidement dans les pays d’origine de ces immigrées musulmanes.

En Algérie, en Tunisie, au Maroc, en Turquie, le taux de fécondité baisse depuis longtemps, et s’approche déjà de 2 aujourd’hui. La transition démographique est presque achevée.

Au Sénégal et en Côte d’Ivoire, les deux premiers pays d’Afrique subsaharienne dans les migrations récentes, le taux de fécondité des femmes reste plus élevé, mais la tendance est claire : les femmes font de moins en moins d’enfants. La transition démographique est à l’œuvre !

La fécondité des femmes musulmanes baisse dans les pays de départ. Et on retrouve cette baisse dans les pays d’arrivée, en France pour ce qui nous concerne.

 

Ici, il faut faire un point méthodologique sur la démographie des immigrés.

Quand on s’intéresse à la fécondité des immigrées, la première intuition est de regarder les taux de fécondité, techniquement appelés “indicateurs conjoncturels de fécondité ».

Les données sont pour le moins étonnantes. Les femmes algériennes immigrées en France ont un ICF de 3.69 alors qu’au pays, en Algérie, l’indice conjoncturel de fécondité est inférieur, 3 enfants par femme en 2018 (page 3).

Cette étonnement tient au mode de calcul de l’indice conjoncturel de fécondité qui convient très mal aux immigrées.

L’indice conjoncturel de fécondité de l’année X est calculé en faisant comme si, 100 000 femmes de 15 ans, allaient avoir durant toute leurs vies fécondes de 15 à 55 ans, exactement le nombre de bébé qu’on retrouve à l’année X à chaque âge. Les 100 000 femmes auront 3 bébé à 15 ans, 12 à 16 ans, 19 à 17 ans et ainsi de suite jusqu’à nous donner un nombre total de bébé, qu’il n’y a plus qu’à diviser par 100 000 pour avoir l’indice conjoncturel de fécondité, le nombre d’enfant qu’aurait 1 femme hypothétique si elle suivait toute la carrière féconde de l’année X.

 Si cette explication écrite n’est pas claire, je vous recommande vivement cette vidéo de l’INED qui explique et illustre très bien ce que je tente de mettre par écrit.

Ce calcul fonctionne très bien à l’échelle d’un pays. Compter, pour l’année 2018, le nombre de bébé des Françaises de 15 ans, 16 ans etc. fait sens puisque l’année 2018 mesure bien des Françaises à tous les âges de leur fécondité, on retrouve aussi bien des Françaises de 15 ans que des Françaises de 55 ans.

Ce n’est absolument pas le cas quand on calcule, en France, l’indice conjoncturel de fécondité, mettons, des “immigrées algériennes”.

Pour ce faire, on regarde combien d’enfants ont eu, l’année 2018, nos immigrées algériennes de 15 ans, de 16 ans, de 17 ans etc. et on reconstitue le nombre d’enfants qu’auraient une immigrée algérienne qui aurait passé toute sa vie féconde de 15 à 55 ans avec le profil d’enfant/âge de 2018.

Ce calcul surestime grandement la fécondité des femmes immigrées pour deux raisons.

 

La première : l’ICF ne compte pas toutes les femmes algériennes qui ont 15, 16, 17 ans , qui n’ont pas d’enfants, et qui migreront plus tard sur le territoire français. Beaucoup de femmes algériennes jeunes et sans enfants ne sont donc pas comptées dans l’ICF des immigrées algériennes en France parce qu’elles n’ont pas encore migré. L’ICF est donc majoré.

Ce défaut ne se pose évidemment pas lorsqu’on calcule l’ICF non d’immigrées mais de résidentes d’un grand pays. Ces femmes là sont comptées à tous les âges de leurs vies et non uniquement après la migration.

La seconde : Cela pose un problème important parce que les immigrées sont particulièrement sous fécondes avant leur migration et sur fécondes après.

La sociologie de la migration enseigne, partout dans le monde, une constante : les immigrées font souvent leurs enfants une fois arrivées dans le pays de destination. Une immigrée algérienne arrivée en France à 29 ans attendra son arrivée pour enfanter et aura en moyenne, par rapport aux autres algériennes, beaucoup moins d’enfants avant ses 29 ans et beaucoup plus après cet âge.

On comprend donc pourquoi l’ICF des femmes immigrées est largement surestimé et peut même s’avérer supérieur à l’ICF du pays d’origine.

Cette faille méthodologique a été repérée en 2004 par le démographe français de l’INED Laurent Toulemon dans son article “Fertility among immigrant women: new data, a new approach” paru dans Population et sociétés.

A la suite de Toulemon, les démographes tentent d’autres méthodes pour mesurer la fécondité des femmes immigrées. Ils regardent particulièrement la descendance finale, le nombre réel d’enfants que les femmes ont, en moyenne, une fois leur vie féconde achevée.

Cet indicateur a une énorme qualité : il ne s’agit pas d’un calcul, il s’agit d’une mesure de la moyenne d’enfants effectivement mis au monde. Il a toutefois un défaut : il ne permet de mesurer la fécondité que des femmes de + de 55 ans ayant achevé leur vie féconde et, ainsi, ne donne une indication que de la fécondité “passée” des femmes.

Voici, tirée d’un article paru en 2019 dans Population et sociétés, la descendance finale des femmes natives, immigrées et particulièrement des femmes immigrées maghrébines.

Vous voyez ici le nombre d’enfants qu’ont eu les femmes immigrées maghrébines en France et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il s’effondre.

Les femmes nées au début des années 60, qui ont 60 ans aujourd’hui ont eu sur toute leur vie fertile 2.85 enfants en moyenne soit 2 de moins que leurs mères.

Oui, les immigrées maghrébines de 60 ans, elles étaient déjà en dessous de 2,9, le nombre d’enfant par femme musulmane que PEW retient pour la France

Il y a toutes les raisons de supposer que cette tendance s’est poursuivie et que la “descendance finale” des nouvelles générations d’immigrées maghrébines, celles qui aujourd’hui ont 30, 40, 50 ans, soit encore inférieure.

 

Autre point que PEW rate, c’est la vitesse de la convergence de la fécondité des musulmanes “de deuxième génération” avec la population générale.

En France, en 2010, les Françaises musulmanes de 2ème génération, avec des parents immigrés du Maghreb, elles avaient déjà 2,06 enfants/ femme contre 1,86 pour les femmes de la population générale.

Ca veut dire que – pour les femmes françaises d’origine maghrébine – il suffit d’une seule génération pour que le taux de fécondité s’aligne presque entièrement sur celui des femmes de la population générale. Et ces stats datent d’il y a déjà 10 ans.

Plus le temps passe, plus les musulmanes en France seront des musulmanes françaises de 2ème, 3ème, 4ème, 5ème génération. Bref : des françaises comme les autres, avec le même nombre d’enfants .

La projection du PEW suppose bien que la fécondité des femmes musulmanes en général va baisser progressivement, pour tenir compte de ces femmes de 2ème, 3ème, 4ème génération, mais ils prévoient une baisse de cette fécondité beaucoup trop lente. 

En 2020, selon eux (page 36), les femmes musulmanes avaient 1 enfant de plus en moyenne que les non musulmanes, en 2050, elles n’en auront plus que 0.7 de plus.

Pour la France, il est certain que cet écart est beaucoup trop grand. Les descendantes d’immigrées maghrébines n’avaient que 0.2 enfants de plus que les natives il y a 10 ans déjà.

 

 

PEW sousestime les sorties de l’islam

 

Il y a un dernier facteur important pour lequel PEW prend aussi une hypothèse qui risque de surestimer le nombre futur de musulmans: la sortie de la religion musulmane.

Cela désigne des personnes qui sont nées dans une famille musulmane, et qui deviennent au cours de leur vie athées, sans religion, ou qui se convertissent à une autre foi.

Quelle proportion des personnes qui naissent dans une famille musulmane cesse d’être musulman à chaque génération ?

PEW retient le chiffre de 10%, à partir de l’enquête Trajectoire et Origines en France (page 47).

1 personne sur 10 née dans une famille que cette personne qualifie de musulmane cesserait de l’être au cours de sa vie.

Problème : on a vérifié, ce n’est pas ce que dit l’enquête Trajectoire et origines. TeO trouve que 13% des gens nés dans une famille musulmane deviennent des “sans religion” (page 10).

Plus précisément, ils trouvent que 9% des immigrés nés dans une famille musulmane deviennent sans religion. Chez les enfants d’immigrés musulmans ça monte à 12%. Et c’est même 41% des enfants de famille musulmane dont un seul parent est immigré qui rejoint les sans religion.

Bref, avec cette moyenne de 13% on est un tiers au-dessus des 10% retenus par le PEW research center.

 

En plus, le PEW considère que ce chiffre ne va pas changer au cours du temps. Malgré les mariages interreligieux, les enfants de 3ème, 4ème génération qui peuvent n’avoir qu’un parent musulman, malgré tous ces facteurs, PEW suppose que de 2016 à 2050 il y aura toujours uniquement 10% des personnes nées dans une famille musulmane qui cesseront d’être musulmans au cours de leur vie.

Autrement dit, il n’y aurait aucune accélération de la sécularisation des musulmans dans les 30 prochaines années.

C’est très étrange parce que, toujours dans notre enquête Trajectoire et origines (page 27), on apprend que 28 % des musulmans ayant grandi dans une famille musulmane sont dans une dynamique de sécularisation par rapport à leur famille. Ils sont moins religieux que leurs parents.

Alors personne n’est devin pour prédire le futur à coup sûr, mais avec leur 10% de sortie de religion constant sur 30 ans, on voit que PEW retient une hypothèse de sécularisation qui a de grandes chances d’être basse.