Violences policières : diagnostic, explication, solution - Osons Comprendre

Violences policières : diagnostic, explication, solution

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Les violences policières augmentent-elles vraiment en France ? Chiffres officiels, comparaisons européennes et analyse des choix politiques on vous propose une enquête rigoureuse sur un sujet explosif.

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Points clés

• Une hausse nette des morts au contact de la police
Malgré l’opacité des chiffres officiels, les enquêtes journalistiques montrent une augmentation massive des personnes tuées lors d’interactions avec la police et la gendarmerie. On est passé d’une quinzaine de morts par an dans les années 2000 à près de 50 aujourd’hui, avec des pics récents encore plus élevés

• Une police française beaucoup plus létale que ses voisines
À population comparable, la police française tue bien plus que celles d’Allemagne ou du Royaume-Uni. Cette surmortalité s’explique notamment par l’armement généralisé des policiers français, contrairement à d’autres pays européens qui privilégient des forces peu ou pas armées.

• Blessés et mutilés : un angle mort statistique majeur
Il n’existe aucune statistique publique sur les personnes blessées par la police. Pourtant, la France se distingue par un nombre exceptionnel de mutilations, notamment en manifestation. Les plaintes pour violences policières augmentent, mais restent très en dessous de la réalité vécue.

• Une opacité institutionnelle qui freine toute remise en cause
Déposer plainte contre un policier est difficile et souvent dissuasif. Refus de plaintes, procédures retournées contre les victimes et faible indépendance des organes de contrôle entretiennent un sentiment d’impunité et empêchent une mesure fiable de l’ampleur des violences.

• Le virage brutal du maintien de l’ordre français
La France est passée d’une doctrine fondée sur la distance et la désescalade à un maintien de l’ordre confrontationnel. Contrairement à ses voisins européens, elle a abandonné les stratégies visant à éviter l’affrontement, au prix d’une explosion des violences et des blessures.

• Des armes de maintien de l’ordre quasi uniques en Europe
LBD et grenades explosives sont massivement utilisés en France, alors qu’ils sont interdits ou très encadrés ailleurs. Les tirs de LBD ont explosé depuis 2018, provoquant de nombreuses mutilations. Ce choix d’armement explique largement la gravité des blessures.

• Une stratégie policière qui fabrique la violence
Logique d’interpellations à tout prix, unités peu formées, nasses, gazages préventifs : tout concourt à produire de la confrontation. Là où d’autres pays cherchent à apaiser, la France privilégie l’intimidation et la démonstration de force.

• Des violences liées à des choix politiques, pas à l’ensauvagement
La hausse des violences policières ne correspond pas à une hausse de la délinquance. Elle découle de décisions politiques : lois sur les refus d’obtempérer, durcissement du maintien de l’ordre et modèle de police répressif. La violence n’est pas un dérapage, mais une conséquence assumée.

Sources et références

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Introduction :

 

La France a-t-elle un problème de violences policières ?

Voilà la question du jour et on va pas se mentir, en donner un traitement rigoureux ne sera pas une mince affaire tant le sujet est polémique.

Le sujet des violences policières, encore restreint aux quartiers populaires il y a quelques années, est devenu de plus en plus mainstream avec les Gilets jaunes, et surtout avec les vidéos qui se sont diffusées sur les réseaux sociaux, jusqu’à obliger les médias installés à en parler.

 

Pour certains, des abus de la police dans les quartiers populaires, aux multiples affaires de personnes tuées ou blessées par les forces de l’ordre en passant par les coups de matraques, les grenades et les LBD en manifestation, les violences policières sont un problème qui ne fait aucun doute. Il suffit de convoquer les affaires Zyed et Bouna, Théo ou Nahel ou encore de rappeler le maintien de l’ordre durant les Gilets Jaunes ou à Sainte Soline pour établir les abus des violences policières.

Pour d’autres, les violences policières sont un non sens. La police et la gendarmerie ne font que leur travail. Confrontées aux criminels et à une violence qui ne fait que croître dans la société, les forces de l’ordre font ce qu’elles peuvent. C’est comme ça qu’on doit comprendre les quelques “bavures”.

 

Evidemment, ces deux opinions ne sont pas distribuées au hasard dans la société.

C’est à gauche et dans les publics – jeunes, racisés ou issus de quartiers populaires – les plus exposés à la police, que la perception d’une police de plus en plus violente est la plus prégnante.

Et à l’inverse c’est du côté du pouvoir, le plus souvent à droite de l’échiquier politique, et du côté des personnes les moins exposées aux abus de la police qu’on rencontre le plus de sceptiques.

 

Dans cette vidéo, on va tenter –  en s’appuyant sur les statistiques de la police et de la gendarmerie et sur le travail des journalistes, chercheurs et associations spécialisées – d’aborder cette question de la montée des violences policières avec rigueur. On va aussi comparer la police française à celle de nos pays voisins.

 

Je vous préviens, les constats et les images de cette vidéo seront parfois durs mais c’est le prix pour dépassionner une question hyper importante.

Si, en France, la police et la gendarmerie ne sont pas au niveau d’exemplarité qu’on se doit d’attendre dans une démocratie, si, pire encore, les violences abusives ne sont pas seulement le fait d’individus isolés mais plutôt le résultat de choix politiques, il est impératif qu’on en prenne toutes et tous conscience et qu’on agisse en conséquence.

 

Un disclaimer rapide, avant d’entrer dans le vif du sujet :

 Il ne s’agit pas d’une vidéo “anti flic”. On est bien conscient que le métier de policier ou de gendarme peut être extrêmement difficile. En première ligne face à la misère et la détresse humaine, confrontés chaque jour à des insultes, à de la violence et à ce qu’il y a de pire dans l’être humain, pas facile de trouver job plus stressant que flic.

Notre démarche n’est pas du tout de chercher la ptit bête et d’aller démonter le métier de policier ou de gendarme nan, nan, c’est d’apporter un regard extérieur et lucide sur ce service public, sur cette mission absolument essentielle  de notre république, celle de maintenir l’ordre ou de garder la paix/

 

Observe-t-on une hausse des violences policières ?

 

Les morts par police et gendarmes augmentent

 

On est obligé de commencer par un constat, qui sera malheureusement un peu un “thème” de cette vidéo : il est très difficile de trouver des données complètes qui montrent l’évolution du nombre de tués par la police ou la gendarmerie ou à l’occasion d’une poursuite avec les forces de l’ordre.

L’IGPN et l’IGGN – qui contrôlent la police et la gendarmerie – publient bien des statistiques depuis 2018 mais ne comptent que les morts qui ont occasionné des poursuites judiciaires. Pour avoir une base complète, les journalistes sont obligés d’ajouter aux stats officielles tous les morts qui n’y figurent pas, et surtout toutes les années où aucune stat n’était publiée.

[ SOURCE : Ivan du Roy et Ludo Simbille – BastaMag, “Pourquoi une base de données sur les violences policières létales : notre méthodologie”, 30 juin 2023 ]

On vous présente le travail de fourmis fait par le journal Basta ! qui nous donne année après année le nombre de personnes qui sont mortes suite à une interaction avec les forces de l’ordre, police ou gendarmerie.

[ SOURCES : Christophe Andrieu, Ivan du Roy et Ludo Simbille pour BastaMag – Le Bondy Blog, “Depuis Zyed et Bouna, 162 personnes sont mortes suite à une tentative de contrôle de police”, 24 octobre 2025 et “Entre 1977 et 2022, 861 morts suite à l’action des forces de l’ordre”, Juin 2023 ]

Cette base est très complète et assez consensuelle, elle est citée par des assos et des chercheurs. Elle compte les tués par la police et la gendarmerie et tous les décès à l’occasion d’une poursuite ou d’une interaction avec ces forces de l’ordre. C’est une base large qui inclut donc des morts suite à un malaise ou des gens tués en situation de légitime défense. Pour mesurer fidèlement le niveau de violence de la police et de la gendarmerie en opération, elle exclut tous les morts lors d’opérations antiterroristes et toutes les personnes tuées par des gendarmes ou des flics qui n’étaient pas en service.

Ca veut dire que, selon cette base, un flic qui tue sa femme ou l’amant de sa femme ne commet pas de violences policières. C’est un choix qui se défend tout à fait mais on vous précise quand même qu’on pourrait penser autrement.

 

Alors, cette base, qu’est-ce qu’elle nous dit ?

On est passé d’environ 15 tués chaque année au contact des forces de l’ordre dans les années 2005-2010 à 50 dans les années 2020 – avec une pointe à 65 morts en 2024 ! Le nombre de morts a été multiplié par 4 en une vingtaine d’années ! C’est une sacré augmentation !

 

Les forces de l’ordre françaises tuent plus que ses voisins européens

 

On peut aussi affirmer que les forces de l’ordre françaises tuent plus que leurs homologues européennes. 4 fois plus qu’en Allemagne et 10 fois plus qu’au Royaume-Uni.

[ SOURCE : Le Temps, “En graphiques: dans quels pays la police tue-t-elle le plus?”, Juillet 2023 ]

Au Royaume Uni , moins de 5% des policiers se baladent avec des armes à feu. Peut-être que ça explique en partie que 10 fois moins de gens meurent à leur contact 🙂

[ SOURCE : Franceinfo, La police française doit-elle être armée ? Qu’en est-il en Angleterre ?, 22 février 2025 ]

Dîtes vous qu’en plus, ces données qui nous viennent du travail d’un journaliste suisse au quotidien Le Temps, ne sont pas exhaustives. Si on avait pris les chiffres de la base Basta pour 2021 on aurait un tiers de mort en plus !

Il n’y a donc rien d’exagéré à dire qu’objectivement, la police et la gendarmerie françaises tuent, tuent beaucoup plus qu’ailleurs en Europe et qu’elles tuent de plus en plus.

 

Les blessés par les forces de l’ordre

 

Après les morts, regardons les gens blessés par la police et les gendarmes.

Bon, sur la question des blessés, y a certaines choses qu’on sait et beaucoup, beaucoup de choses qu’on ne sait pas.

Ce qu’on sait : la France a un nombre de mutilés en manifs sans équivalent dans les pays comparables.

[ SOURCE : voir par exemple Basta, Anne-Sophie Simpere, La France est-elle la mauvaise élève européenne en matière de maintien de l’ordre ?, 31 Mars 2023 ]

Ces mutilés ou blessés en manifestation ont fait le tour des réseaux sociaux mais évidemment, les violences policières débordent le cadre des manifestations.

Les “quartiers populaires” sont fréquemment le théâtre de violences de la part des forces de l’ordre contre des jeunes hommes racisés.  Citons particulièrement deux blessés tristement “célèbres”.

Théo Luhaka dit Théo qui a eu le sphincter anal déchiré sur 10 cm par un coup de matraque télescopique. Il en gardera des séquelles à vie.

[ SOURCE: Mediapart, “Affaire Hedi : les images de vidéosurveillance accablent les policiers “, Octobre 2023 ]

Ensuite Hédi. L’histoire se passe au moment des émeutes qui ont suivi le meurtre de Nahel Merzouk, abatu à bout portant dans une voiture par un policier. Hédi finit son shift au restaurant familial et décide d’aller faire un tour au centre ville de Marseille pour profiter de sa fin de soirée et voir s’il y a de l’ambiance. Alors qu’il se baladait tranquille avec un pote, pas de chance : il croise une patrouille de la BAC qui, quasi immédiatement, lui tire dessus au LBD dans la tête. Il tombe au sol, se fait rouer de coups et la patrouille le laisse blessé dans la rue.Bilan de ce combo LBD tabassage gratuit :  multiples fractures, traumatisme cranien, rupture d’anévrisme, coma et toute une partie du crâne retirée.

[ SOURCE : Médiapart, “Hedi, 22 ans, « laissé pour mort » après avoir croisé la BAC à Marseille”, juillet 2023 ]

 

On sait qu’il y a des blessés mais combien ? On  en a aucune idée. Il n’existe aucune statistique publique des blessés par la police : même pas des personnes interpellées qui ont été blessées, non rien du tout.

Les associations ou les chercheurs qui travaillent sur les violences policières sont obligés, pour avoir un indice de l’évolution des blessés, de se contenter des violences physiques policiers ou gendarmes qui ont donné lieu à des affaires judiciaires.

[ SOURCE : Flagrant Déni, « Police des polices en France : Pourquoi il faut tout changer » , Novembre 2025, p.14 ]

On observe alors que le nombre de plaintes contre des policiers ou des gendarmes pour des faits de violences volontaires a explosé : + 60 % depuis 2016. Sacrée augmentation.

Bon, il faut être un peu prudent avec ce chiffre. Avec la médiatisation des violences policières et la diffusion des smartphones, peut-être que les gens portent plus facilement plainte qu’il y a 10 ans.

Malgré cette prudence, la direction semble claire : à la hausse.

 

Et bien sûr, ces chiffres ne sont que la pointe émergée de l’iceberg. Il y a d’innombrables violences policières qui ne font jamais l’objet d’une plainte. Pour les populations les plus précaires, pour les jeunes, les étrangers, et même les petits délinquants, il peut être difficile de porter plainte quand on subit des violences de la part des forces de l’ordre.

En 2017, Human Rights Watch avait prouvé qu’à Calais, des CRS gazaient des enfants endormis, et aussi leurs sacs de couchage, et parfois même  l’eau et la nourriture des exilés. Mais pour eux, comment porter plainte contre ces abus ? C’est impossible.

[ SOURCE : Human Rights Watch,  « C’est comme vivre en enfer », Abus policiers à Calais contre les migrants, enfants et adultes, 26 Juillet 2017 ]

Parce que oui, porter plainte contre un policier ou un gendarme, c’est loin d’être facile.

Je vous donne un exemple, c’est l’histoire de Sonya. Sonya a été éborgnée en 2023, lors de l’interpellation de son fils  à Montélimar dans la Drôme.

Elle a voulu porter plainte et a donc signalé son cas sur la “plateforme de signalement de l’IGPN” prévue à cet effet.

Le directeur local de la police a eu connaissance de ce signalement et a envoyé un joli courrier à Sonya lui recommandant de bien garder la pêche .Je cite : «Les policiers vous demandaient de quitter les lieux, ce que vous refusiez en venant au contact et en bousculant les fonctionnaires de police. C’est alors que dans la bousculade vous avez été malencontreusement blessée ».

[SOURCE : Flagrant Déni, “Sonya, éborgnée sans suite”, Octobre 2024 ]

Autrement dit, : on ne prendra pas votre plainte, c’est de votre faute si vous avez été éborgnée. Circulez, y a rien à voir

Vous voyez que, même quand un témoin perd un œil, la police peut refuser de prendre une plainte pour qu’on examine l’affaire. Un grand merci ici à Flagrant Déni et, plus généralement, à toutes les associations qui font un boulot d’information hyper précieux en rendant publique ce genre d’affaires.

La conclusion de tout ça, c’est qu’on est là face à un énorme problème de transparence sur les violences policières.

 

Et il y a certains types de violences policières dont on commence tout juste à parler. Récemment, les médias Disclose et Libération ont sorti une première enquête sur les violences sexuelles dans les forces de l’ordre : ils ont trouvé des centaines de femmes victimes de harcèlement, de viols et de violences.

[ SOURCES : Disclose, “429 victimes, 215 agresseurs : révélations sur les violences sexuelles commises par les forces de l’ordre”, 17 juin 2025 & Libération, “«Un cauchemar» #MeToo Police : enquête sur des violences sexuelles qui font système”, 17 juin 2025 ]

Le défenseur des droits, une institution précieuse qui protège les droits humains en France, nous apprend que parmi les plaintes qu’elle reçoit pour harcèlement sexuel, dans toutes la fonction publique – police, hopital, éducation, armée, justice, tout ce que vous voulez – deux tiers des plaintes concernent des agents des forces de l’ordre. Deux tiers ! ! Y a peut-être un problème à creuser !

[ SOURCES : Disclose, “429 victimes, 215 agresseurs : révélations sur les violences sexuelles commises par les forces de l’ordre”, 17 juin 2025 ]

Bref, vous l’avez compris, quand on cherche à documenter les violences policières, Pour le nombre de morts suite à un contact avec la police, on arrive à suivre à peu près, mais pour le nombre de blessés ou de mutilés, pour les violences sexuelles, ou pour les violences “ordinaires” – mettons une gifle gratuite lors d’un contrôle d’identité – il est impossible d’avoir des chiffres fiables et de pouvoir suivre l’évolution dans le temps.

 

Maintenant la question : pourquoi assiste-t-on à cette hausse des violences policières, du moins telle qu’on peut la mesurer  ? et pourquoi est-ce qu’on fait pire que nos voisins ?

 

Pourquoi autant de violences policières ?

 

Les violences liées au maintien de l’ordre

 

Maintien de l’ordre : une exception française ?

 

Commençons par les violences liées au maintien de l’ordre

Le maintien de l’ordre, ça englobe aussi bien les grands défilés des manifs syndicales, que le cortège de tête et les black blocs, mais aussi les Zones à défendre, les ZAD, les émeutes urbaines, comme après la mort de Nahel, des actions d’activistes écolos comme des sitting où encore le mouvement assez unique des Gilets Jaunes.

 

Disons le : les morts et les blessés dans les opérations de maintien de l’ordre, c’est pas nouveau.

On peut penser au massacre du 17 octobre 1961, où plusieurs dizaines d’algériens au moins sont tués par la police de Papon, et pour certains balancés dans la Seine.

[ SOURCE : Mediapart, “Massacre du 17 octobre 1961 : les preuves que le général de Gaulle savait”, Juin 2022 ]

On retrouve le même Papon à la tête de la police lors du massacre de Charonne, en 1962. Des militants de gauche qui protestaient contre la guerre d’Algérie sont pourchassés, frappés et écrasés par la police dans le métro Charonne. Bilan : 9 morts et 250 blessés.

[ SOURCE : RadioFrance, “Le massacre de Charonne en 1962, ils s’en souviennent “, Février 2022 ]

Encore en 1986, aux marges d’une manifestation étudiante, Malik Oussekine, un étudiant de Paris Dauphine de 22 ans qui sortait d’un club de Jazz du quartier latin est attaqué par des policiers à motos – les “voltigeurs” qui le rouent de coups. Les voltigeurs sont alors dissous.

 

Tous ces morts ont poussé les forces de l’ordre à inventer, petit à petit, un maintien de l’ordre “à la française”, permettant d’éviter au maximum les morts et les blessés en manif.

On a un peu de mal à le croire aujourd’hui, mais dites-vous que dans les années 90-2000, ce maintien de l’ordre “à la française” était reconnu et même donné en modèle dans les démocraties du monde entier.

 

Le modèle historique du maintien de l’ordre à la française

 

Dans Police attitude; un docu passionnant de 2020 sur l’évolution du maintien de l’ordre en France, comparée à l’Angleterre et à l’Allemagne, Bertrand Cavallier, général de gendarmerie explique les 3 grands principes de ce maintien de l’ordre à la française.

  •  1 Des unités spécialisées dans la maintien de l’ordre.
    Les CRS et les Gendarmes mobiles sont des unités formées au maintien de l’ordre, aux enjeux particuliers des manifs, des mouvements de foule, etc.
  • 2 Usage très proportionné de la force.
    Ça veut dire qu’il y a un refus de l’escalade de la violence, et qu’on ferme les yeux sur des petits délits au sein des manifestations, pour prioriser le bon déroulement des manifestations.
  • 3 Maintien à distance des manifestants.
    Les CRS et les gendarmes mobiles cherchaient plutôt à occuper le terrain stratégiquement, à bloquer telle ou telle rue, à faire des cordons de CRS pour protéger les potentielles cibles de “casseurs”. Les gaz lacrymogènes et même les charges servaient plus à éloigner les manifestant et à maintenir cette distance qu’à aller au contact

[ SOURCE : Rabaté et Roché, Police attitude, 2020 ]

 

Dans les années 90-2000, cette doctrine française du maintien de l’ordre fait face à des manifestations déclarées, encadrées par les services d’ordre des syndicats, et largement ritualisées. Les manifestations sont alors rarement violentes et, sans surprise, le maintien de l’ordre ne fait pas de morts et peu de blessés.

 

Blacks blocks, cortège de tête, ZAD, manifs sauvages : nouveaux défis

 

Mais à la même période apparaît – en marge du mouvement altermondialiste – le phénomène des Black Blocs.

Contre le sommet de l’OMC à Seattle en 1999, contre celui du G8 à Gênes ou contre le Conseil Européen de Göteborg en 2001, des groupes masqués et vêtus de noir s’attaquent à des symboles du capitalisme – distributeurs de banque, vitrines de commerces de mutinationales, mais aussi aux forces de l’ordre. Les policiers se retrouvent plusieurs fois débordés. A Gênes, un policier tue un manifestant, Carlos Giuliani. En Suède, la police tire aussi, et blesse trois personnes par balles. dont un grièvement.

[ SOURCES :Libération, Mea-culpa G8 à Gênes : des manifestants ont été torturés, admet le chef de la police italienne, 20 juillet 2017 & Le Monde, Une police ni habituée ni préparée au « combat de rue », 18 Juin 2001 ]

Un renouvellement du maintien de l’ordre en Europe… sans la France

 

12 polices européennes mettent en commun leur réflexion sur le maintien de l’ordre : comment garantir le droit de manifester, éviter les blessés et s’adapter aux manifs sauvages et aux black blocks ? C’est le projet GODIAC.

La conclusion de ce projet GODIAC mené entre 2010 et 2013, c’est que le maintien de l’ordre doit se renouveler pour viser une logique de désescalade. 4 principes sont mis en avant.

[ SOURCE : Fillieule et al., Vers un modèle européen de gestion policière des foules protestataires ?, 2016 ]

 

  • 1 La connaissance. Grâce à des efforts de renseignement, il faut connaître les différents groupes de manifestants : leurs valeurs, leurs objectifs, leur rapport à la violence, et il faut que cette connaissance soit diffusée auprès des unités sur le terrain, pas juste au niveau des chefs qui organisent le maintien de l’ordre.

 

  • 2 La facilitation des manifestations. Il faut permettre au maximum aux citoyens d’exprimer leurs revendications dans les manifestations, et ne pas les entraver ou les criminaliser.

 

  • 3 La communication. L’expérience des polices allemande ou suédoise montre qu’avoir des policiers qui communiquent régulièrement avec les manifestants, et qui leur expliquent ce que fait la police en temps réel, et pourquoi, aide au bon déroulé des manifestations.

 

  • 4 La différenciation. C’est l’idée de bien faire attention à ne pas traiter de la même façon les plus énervés – venus pour péter des trucs et en découdre avec la police – et la masse des manifestants pacifiques. Le but : éviter de solidariser la masse avec les blacks blocs, et éviter de traumatiser des manifestants pacifiques en les violentant.

 

Malheureusement, la police et la gendarmerie françaises ont décidé de rester totalement à l’écart de ce projet GODIAC, et de ces réflexions vers la désescalade de la violence..

Peut-être parce que la France se voyait encore comme un exemple, un modèle à suivre. Et c’est vrai qu’encore en 2009, lors du contre sommet de l’OTAN à Strasbourg, auquel j’ai participé, plus de 2000 black blocs venus des 4 coins de l’Europe ont été “gérés” sans aucun blessés graves.

 

Maintien de l’ordre en France, le durcissement

 

Le problème, c’est qu’à partir du milieu des années 2010 sous Hollande, et encore plus lors des quinquennats de Macron, le maintien de l’ordre à la française s’est profondément durci.

Face aux ZAD à Sivens et à Notre Dame des Landes, au mouvement contre la loi travail en 2016, et encore plus à partir de mouvement des Gilets jaunes, le maintien de l’ordre français a pris un sens inverse à nos voisins et à nos propres traditions.

 

L’usage des armes (LBD, grenades)

 

Si en France, depuis quelques années, il y a autant de blessés et de mutilés en manif, c’est, selon les chercheurs spécialistes, à cause des armes utilisées pour “maintenir l’ordre”, qui sont particulièrement dangereuses.

[ SOURCE : Mediapart,  «Le modèle français, c’est la police qui fait peur», 9 Mars 2020 ]

 

D’abord, les LBD, les “lanceurs de balles de défense” qu’on a introduit dans le maintien de l’ordre après les émeutes de 2005 – émeutes qui, d’ailleurs, faisaient suite aux morts de Zyed et Bouna, deux adolescents pourchassés par la police.

Depuis cette introduction dans le maintien de l’ordre, les tirs de LBD ont littéralement explosé en France !

[ SOURCE : Flagrant déni, Macron  : l’escalade de la violence policière en chiffres, 23 mars 2022 ]

D’environ 2000 tirs/an sous la présidence Sarkozy, on est passé à 4000 sous celle de Hollande, et à plus de 11 000 tirs chaque année sous la première présidence de Macron.

Les blessures – qui vont des mâchoires facturées aux yeux crevés – se sont multipliées,

Avant les Gilets jaunes, entre 2007 et 2018, ils avaient déjà fait au moins 18 mutilés en manif, quasiment tous à l’oeil. Mais pendant les Gilets Jaunes, le nombre de mutilés a tellement augmenté – au moins: 23 en quelques semaines – que le Défenseur des droits a demandé le retrait du LBD du maintien de l’ordre.

[ SOURCE : Défenseur des droits, “Décision du Défenseur des droits n°2019 -029”, 30 janvier 2019, p.7 ]

Il faut savoir que la France est quasiment la seule à utiliser les LBD en maintien de l’ordre en Europe. Les autres pays qui le font sont la Pologne, la Grèce, deux Länder allemands, et les gendarmes espagnols.

[ SOURCE : Libération, Checknews, CheckNews La France est-elle un des seuls pays européens à utiliser le LBD ?, 16 Janvier 2019 ]

 

Les grenades

 

En plus de l’utilisation massive des LBD, la France s’est aussi distinguée par l’utilisation massive de grenades en manif.

La police et la gendarmerie utilisent plusieurs types de grenades : des grenades lacrymogènes, des grenades assourdissantes et des grenades de désencerclement. Ces grenades – qui sont toutes considérées dans la réglementation comme des armes de guerre – sont tirées à la main ou à l’aide d’un lanceur de grenades.

[ SOURCE : Désarmons-les, “Les armes du maintien de l’ordre – 3ème édition”, Janvier 2025, pp.8-22 ]

Les trois sources de danger c’est le souffle de l’explosion, les éclats projetés par les grenades et le tir tendu qui fait qu’au lieu d’exploser au sol ou en l’air, les grenades pètent à hauteur de tête ou de torse.

Les grenades les plus dangereuses sont celles qui contenaient du TNT – comme la GLI F4 . C’est elles qui ont tué Rémi Fraisse et causé de nombreuses mutilations durant les Gilets jaunes notamment.

 

Aujourd’hui, le Ministère de l’Intérieur annonce que ces grenades “à effet brisant” sont désormais remplacées par des grenades “à effet sonore” généré par le souffle d’une “composition pyrotechnique” qui remplace le TNT : “matière explosive”

[ SOURCES : ONU – Comité contre la torture, “Audition de la délégation française lors de 2189ème réunion de la 82ème Session”, 17 avril 2025, 8ème minute & Flagrant Déni, “Grenades à effet de souffle en maintien de l’ordre : une spécificité française qui mutile et qui tue – Contribution pour le rapport spécial de la 80ème session d’AG des Nations Unies”, 5 mai 2025, pp.2 et 3 ]

Problème, ces grenades ont, de l’aveu même du Ministère de l’Intérieur, une “dangerosité quasiment similaire” aux grenades à TNT quand on les ramasse ou qu’elles explosent à proximité.

[ SOURCES : Libération, “Grenade GLI-F4 abandonnée : sa remplaçante, la GM2L, est-elle aussi dangereuse ?”, Janvier 2020 et Mémoire de mai 2019 du ministère de l’Intérieur au Conseil d’Etat – consulté par Ismaël Hassilat – Twitter, post du 26 janvier 2020 ]

Elles ont d’ailleurs, depuis leur entrée en circulation en 2018, occasionné plusieurs mutilations. La France est le seul pays d’Europe à utiliser des grenades explosives et de désencerclement. Et même si c’est dur de trouver cette info, d’après ce qu’on a pu lire, les grenades lacrymogènes aussi semblent très peu utilisées en Europe.

[ SOURCES : Flagrant Déni, “Grenades à effet de souffle en maintien de l’ordre : une spécificité française qui mutile et qui tue – Contribution pour le rapport spécial de la 80ème session d’AG des Nations Unies”, 5 mai 2025, Note 17 p.2 & Basta!, “La France est-elle la mauvaise élève européenne en matière de maintien de l’ordre ?”, Mars 2023 ]

 

Bref, comme les LBD, les grenades en manif, c’est surtout un truc français, et c’est pas le genre d’exception qui peut nous rendre fier, comme le nombre de nos fromages ou la qualité de nos vins.

Mais les armes n’expliquent pas tout, il y a aussi les consignes, les stratégies.

 

Aller au contact au lieu de rester à distance

 

D’abord, un grand principe du maintien de l’ordre “à la française”, le maintien à distance des manifestants, a été abandonné.

Au moment des Gilets Jaunes, on a vu se créer des unités pour “aller au contact” et interpeller un maximum de gens : les DAR, pour Détachements d’action rapide.

En 2019, ces DAR ont été remplacés par les BRAV M, unités à mot qui ont fait revivre les “voltigeurs” dissouts après le meurtre de Malik Oussekine.

[ SOURCE : Viepublique.fr, “Maintien de l’ordre : une doctrine en débat “, Octobre 2025 ]

 

Ces unités qui vont au contact, permettent de faire gonfler les chiffres des “interpellations”. Je sais pas si vous avez remarqué, mais le nombre d’interpellations est devenu depuis quelques années un outil de communication systématique du pouvoir face aux manifestations. C’est à qui aura la plus grosse… quantité de manifestants interpellés…. Mais bien sûr, au-delà de la com’ pour plateaux télés, cette stratégie d’aller à la confrontation entraîne beaucoup plus de blessés chez les manifestants, et aussi parmi les forces de l’ordre. Elle nourrit une logique d’escalade de la violence physique.

 

Entraver les manifestations vs faciliter le droit de manifester

 

Ensuite, à l’inverse de la facilitation des manifs prônées par nos amis européens, le maintien de l’ordre français a de plus en plus entravé les manifestations.

On pense ici au niveau de violence gratuite qu’ont subi même les manifestants pacifiques. Il est à présent fréquent que des manifestants lambdas et pacifiques se retrouvent nassés et gazés, sans pouvoir échapper au piège tendu par la police. Ca m’est arrivé plusieurs fois à Paris depuis 2016 et le mouvement contre la loi travail, : croyez-moi : respirer du gaz lacrymo sans rien pouvoir faire, et alors qu’on a rien fait, ça met un sacré seum !

Le pire, et là ces consignes touchent presque au sadisme, les policiers fouillent régulièrement les manifestants pour leur confisquer des objets anodins ou pouvant les protéger de la douleur des gaz lacrymo comme des lunettes de piscine ou du sérum phy.

[ SOURCE documentant les débuts de ces pratiques en 2016-2018 : Libération, CheckNews La police peut-elle confisquer lunettes et sérum physiologique (contre les lacrymos) avant une manif? 8 décembre 2018 ]

Autre genre de violence toute aussi gratuite et disproportionnée; On a vu des sitting écolos se faire asperger de lacrymos en pleine tête à bout portant.

 

Aussi, ces 5-10 dernières années, on a vu se multiplier les interdictions administratives de manifester..

Là c’est pas très subtil, les manifestations sont purement et simplement interdites. Toute personne malgré l’interdiction déciderait de s’y rendre est hors la loi et, souvent, accueillie avec violence par les forces de l’ordre.  Ce procédé a été particulièrement utilisé durant les Gilets Jaunes et pour les manifestations de soutien à la Palestine.

[ SOURCE : Amnesty International, France. L’interdiction en France de toutes les manifestations de soutien aux palestiniens constitue une atteinte grave et disproportionnée au droit de manifester, 16 octobre 2023 ]

 

Faire intervenir des policiers non formés au maintien de l’ordre*

 

Enfin, on a abandonné le principe d’un maintien de l’ordre assuré par des professionnels formés pour ça.

Les DAR et les BRAV-M, les unités qui “vont au contact” dont je vous ai parlé n’ont souvent aucune formation en maintien de l’ordre. Ce ne sont pas des CRS ou des gendarmes mobiles, mais plutôt des policiers qui viennent de la BAC ou de la BRI.

Et on voit la différence. Durant les Gilets jaunes, ces unités non formées au maintien de l’ordre ont réalisé les deux tiers des tirs de LBD et elles sont surreprésentées dans les affaires de blessures et de mutilation en manif.

[ SOURCES: Europe 1, “ »Gilets jaunes » : 52 des 132 enquêtes de l’IGPN concernent un possible usage abusif de LBD”, 9 février 2019 & Mediapart,  «Le modèle français, c’est la police qui fait peur», 9 Mars 2020 ]

Si vous vous dites : ok, le maintien de l’ordre a été plus violent, mais faut dire que les Gilets jaunes, à Paris, c’était pas évident à gérer. C’était pas des manif plan-plan avec cortège et service d’ordre, dites-vous que deux chercheurs, Sebastian Roché et Laural Miller, ont comparé le maintien de l’ordre lors de grandes manifestations comparables, contre les réformes des retraites de 2010 et de 2023, pour ne pas être biaisé par l’épisode “Gilets jaunes”.

 

Leur conclusion est sans appel : on observe, je cite “une grande escalade de la violence au cours du maintien de l’ordre entre ces deux dates, un plus grand nombre d’agents et de participants blessés,[… ]. Ces résultats sont cohérents avec l’idée de l’entrée en vigueur d’une approche policière […] plus agressive avec un usage renforcé de groupes de choc […]  et d’armes à feu à létalité réduite.

[ SOURCE : Sébastien Roché & Laural Miller, Escalade policière contre la protestation et dommages humains lors des réformes des retraites en 2010 et 2023, 2024 ]

Même loin des Gilets Jaunes, notre doctrine actuelle de maintien de l’ordre jure avec les recommandations de nos amis européens, et trahit même des principes historiques du supposé maintien de l’ordre à la française.

 

Les manifs d’agriculteurs : de la casse sans blessés

 

Pourtant, il y a une exception majeure à ce maintien de l’ordre de plus en plus répressif et violent : les manifs des agriculteurs .

Les agriculteurs sont coutumiers des blocages et des dégradations matérielles, parfois très impressionnantes. Comme “hauts faits” citons par exemple le saccage du bureau de la ministre Dominique Voynet et du ministère de l’Environnement en 99 et de multiples – et très jolis – jets de fumiers et lisiers sur divers bâtiments administratifs !

Comment sont accueillies ces manifestations ? Avec une répression bien moins importante que les manifestations des blacks blocs qui, pourtant, commettent des dégradations matérielles comparables voire inférieures.

Et qu’observe-t-on ? Bien moins de blessés tant parmi les manifestants que parmi les forces de l’ordre.

C’est comme si accepter certaines dégradations et maintenir les forces de l’ordre à distance des manifestants énervés… ça marchait 🙂

 

Le contre-exemple des manifestations d’agriculteurs nous montre que, même en France, un maintien de l’ordre sans violences policières reste possible.

Et surtout, ce contre-exemple permet de comprendre qu’il y a une dimension très politique derrière la réponse policière aux manifestations. Certaines sont tolérées, même quand y a de la casse, et d’autres sont réprimées avec toute la force possible – même quand la casse est limitée. Pour rappel, à Sainte Soline, la cible des “dégradations” était un trou dans la boue.

Autrement dit, le choix du niveau de violences physiques en manif est toujours – en grande partie – un choix politique. Même avec des manifestants énervés, quand on veut limiter les blessés, on le peut. C’est très important de bien le comprendre.

 

Maintenant qu’on est au clair sur le maintien de l’ordre, intéressons-nous aux violences policières en dehors des manifestations, dans la vie de tous les jours.

 

Les violences policières en dehors des manifs

 

Quelles sont les causes des violences policières du quotidien, celles dont on voit passer les vidéos, et qui se produisent souvent dans les quartiers populaires ?

Alors, il y a beaucoup de choses à dire, mais c’est intéressant de commencer par le modèle général de police promu par les ministres de l’intérieur successifs.

[ SOURCE : Pour le modèle général interventionniste et répressif de la police voir François Lefebvre pour Institut Rousseau, “Mettre fin à l’orientation répressive de la politique de sécurité pour renouer la confiance entre les forces de l’ordre et la population”, Octobre 2024, pp.2-4 ]

 

Les chercheurs Jacques de Maillard et Wesley Skogan ont étudié notre modèle de police

Ils mettent en avant une figure : celle du “chasseur de délinquant” qui, parfois, prend des libertés par rapport aux règles de bonne conduite. En France, je les cite :

 

 « le style d’action [de la police] reste principalement proactif et confrontationnel, […]. Un tel style d’action entretient un rapport distant aux règles de droit : il est d’abord orienté vers une logique de découverte des infractions [tandis que] se trouve valorisé [et valorise] un modèle professionnel privilégiant la “chasse“ aux délinquants ».

[ SOURCE : Jacques de Maillard et Wesley Skogan, “Introduction : un modèle policier à l’épreuve” in Police et société en France, 2023, pp.25-26 cité par Olivier Cahn, “La réponse pénale aux violences commises par le policier”, 2024  ]

 

Si l’on écoute les fonctionnaires de police, le moment pivot est probablement à chercher dans l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur en 2002.

 

Avant lui “le policier était évalué sur sa capacité à gérer les équilibres de paix sur sa circonscription”.  Ce modèle du “gardien de la paix”, fondé sur une connaissance des réalités de son terrain, s’est retrouvé mis de côté au profit d’une “politique du chiffre, qui a provoqué une transformation fondamentale du métier de policier”.

[ SOURCE : Fabien Bilheran et Agnès Naudin, ‘Police, La loi de l’omerta : Soit tu fermes ta gueule soit tu fermes ta gueule”, 2022, p.9 ]

A présent, avec toute la misogynie que cela charrie, c’est le modèle du “chasseur” qui intimide et instille la peur chez sa proie qui prédomine.

Je cite un autre policier, aussi de la BAC, le type d’unité où le modèle du chasseur est le plus prédominant : “nous ne sommes pas des travailleurs sociaux, nous on intervient ! On doit être affutés et quand ça doit faire mal, faut que ça fasse mal. […] on doit garder cette image : les grosses voitures, les mecs balèzes” [quand on intervenait dans les cités] “on devait faire peur. Quand on arrivait, fallait que les mecs se chient dessus. On devait alimenter cette image de cowboy”

[ SOURCE : Mathilde Darley et Jérémie Gauthier, “Policing and Gender in France” – in “Policing in France” edited by Jacques de Maillard et Wesley Skogan”, 2021, pp 312-313 (ou 329-330) ]

 

Cette culture professionnelle du mec dur et violent qui va au carton est évidemment responsable de beaucoup d’abus, notamment dans les quartiers populaires et contre les populations racisées.

Cette culture de la “police qui fait peur” peut aussi attirer dans la police des jeunes plus violents.

[ SOURCES : Les couilles sur la table – Podcast et Youtube, épisode 128, “Police : la fabrique des cow-boys – Parties 1 et 2, Novembre 2025 ]

 

Dans d’autres pays, la police se donne un rôle différent. En Allemagne, la devise de la police, c’est : “la police est ton aide et ton amie”. En Angleterre, la police revendique le “policing by consent”, faire la police par le consentement.

Bref, deux salles, deux ambiances 🙂

[ SOURCES : NouvelObs, La police française doit-elle s’inspirer de son homologue allemande ?, 11 Juillet 2023, Fabien Jobard, Police en France, police en Allemagne : l’étendue des différences, 2024 & Gov.uk, FOI release,  Definition of policing by consent, 10 décembre 2012 ]

 

Les contrôles d’identité

 

Une manière de “documenter” le racisme de la police ou, en langage politiquement correct, la “discrimination sur critères ethniques” c’est de regarder ce qui est peut-être la forme la plus élémentaire de violence policière : le contrôle d’identité abusif. En 2021, il y a eu 14 millions de contrôles routiers, et 32 millions de contrôles d’identité. Le contrôle d’identité, c’est donc une pratique absolument massive de la police et de la gendarmerie.

[ SOURCE : Cour des Comptes,  “Les contrôles d’identité”, 6 décembre 2023, p.10 ]

Mais, vous l’imaginez sans doute, on n’est pas tous égaux face aux contrôles d’identité.

D’après une enquête récente menée par le Défenseur des droits, – enquête qui confirme les résultats d’autres enquêtes sociologiques –  on apprend que les jeunes hommes noirs ou arabes ont 4 fois plus de risques d’être contrôlés que le reste de la population, et 12 fois plus de risques de subir un contrôle “poussé”.

[ SOURCE : Défenseur des droits, Enquête sur l’accès aux droits sur les relations entre police et population : que retenir ?, Juin 2025 ]

Fait intéressant, l’enquête montre aussi que les personnes LGBT ont aussi 50 % de risque en + de subir un contrôle. La police ne discrimine donc pas uniquement les minorités ethniques. Y’en a pour tout le monde si j’ose dire !

 

Ces résultats confirment ceux d’une enquête sociologique précédente.  En 2008-2009, une large équipe de sociologues a étudié les principaux lieux de contrôle d’identité à Paris et en proche banlieue pendant 6 semaines. Qu’ont-ils constaté ?

Que les policiers mettent bien en oeuvre, consciemment ou inconsciemment, un profilage dans leurs contrôles d’identité. Ils contrôlent plus souvent les hommes que les femmes et les jeunes que les vieux. La tenue vestimentaire joue également un rôle majeur dans le profilage.

Mais il n’empêche, en plus de toutes ces variables, les sociologues ont constaté un profilage racial des contrôles. Selon les lieux, les noirs ont entre 3.3 et 11.5 fois plus de risques d’être contrôlé que les blancs. Les arabes eux entre 1.8 et 14.8 fois plus.

[ SOURCE : Fabien Jobard et René Lévy, “Les contrôles au faciès à Paris “, 2009 ]

Il y a une discrimination sur la base de l’apparence ethnique dans la un racisme documenté de la pratique du contrôle d’identité en Ile de France.

Sans surprise, le Défenseur des droits s’est joint aux nombreuses voix qui proposent de réformer cette pratique discriminatoire du contrôle de police, avec par exemple des récépissés justifiant du pourquoi du contrôle.  Le ministère de l’intérieur a répondu à ces multiples demandes par le déni. Circulez y’a rien à voir.

[ SOURCE : Défenseur des droits, “Lutter contre les contrôles d’identité discriminatoires”, février 2024, p.2 ]

Problème : subir régulièrement des contrôles d’identité, alors qu’on a rien fait, c’est une forme de violence. Moi, même si je suis à moitié libanais, je suis “blanc”, et j’ai jamais été contrôlé. Mais écoutez le journaliste Mathieu Burgalassi raconter son expérience autour de la 30ème et 69ème minutes de sa vidéo.  

[ SOURCE : Youtube / Mathieu Burgalassi,  La police pour les nuls (comprendre l’institution policière), 22 décembre 2024 ]

Avec ce témoignage, on voit la différence énorme de vécu entre un jeune homme perçu comme arabe, et ses potes de facs jamais contrôlés par la police, qui devaient être un peu plus blancs 🙂  Au passage, n’hésitez pas à suivre Mathieu Burgalassi, il fait des vidéos très intéressantes et documentées.

 

Ce qu’on comprend, c’est que les contrôles d’identité massifs, lorsqu’ils sont racistes, pardon, discriminatoires , et encore plus lorsqu’ils sont un peu “musclés”, sont des violences quotidiennes qui peuvent ruiner la confiance de populations entière dans la police et l’idée que chacun est égal devant son travail.

Souvent, des blancs de classe moyenne ou supérieure  ne comprennent pas comment des gens qui n’ont “rien fait” peuvent avoir peur de la police, et chercher à la fuir, parfois au péril de leur vie. Mais cette peur, elle vient d’un vécu, d’expériences qui commencent souvent dès l’adolescence par des contrôles d’identité.

En 2005, quand Zyed et Bouna meurent électrocutés dans un transformateur EDF, les deux adolescents, qui rentraient d’un foot, fuyaient un contrôle d’identité de la BAC.

[ SOURCE : Télérama, “Zyed et Bouna n’étaient en rien des délinquants, contrairement à cette image encore dans la mémoire collective”, 23 novembre 2025 ]

 

Et ils ne sont pas une exception. Parmi les morts au contact de la police beaucoup sont morts en fuyant la police ou en fuyant un contrôle d’identité..

Il y a une loi en particulier qui a joué un rôle funeste là dedans, et dont je dois vous parler : c’est la loi Cazeneuve.

 

La loi Cazeneuve, une loi qui tue

 

En 2017, à la fin du quinquennat Hollande, la majorité PS vote la “loi Sécurité globale”, dite “loi Cazeneuve”. Cette loi autorise les policiers et les gendarmes à tirer, en cas de refus d’obtempérer à bord d’un véhicule.

[ SOURCE : Code de la sécurité intérieure, “Article L435-1 – 4”, en vigueur depuis le 2 mars 2017 ]

Elle a été votée alors même que, depuis 2010, on recensait déjà une hausse nette des personnes mortes en fuyant la police. Y a-t-il eu une hausse des tués par balle après la loi Cazeneuve ?

 

Des chercheurs ont étudié tout ça précisément et, sans surprise, ils constatent une multiplication par plus de 5 du nombre de personnes tués par balle par la police dans un véhicule après cette loi.

[ SOURCE : Sébastien Roché et. al., “Homicides policiers et refus d’obtempérer. La loi a-t-elle rendu les policiers irresponsables ?”, Décembre 2022 & Sébastien Roché et. al., “And the law relaxed the rules. A quasi-experimental study of fatal police shootings in Europe”, Septembre 2025, Figures 1 et 2 pp.28 et 29  ]

Le cas le plus emblématique – et de loin – de ce permis de tirer sur des conducteurs qui refusent d’obtempérer, c’est le meurtre de Nahel Merzouk, abattu à bout portant en juin 2023 alors qu’il ne posait pas de risque pour le policier.

 

Les effets de la loi Cazeneuve ont été critiqués jusqu’aux Nations Unis.

Le Comité de lutte contre la torture de l’ONU a sévèrement sermonné la délégation française : “Le Comité […] est particulièrement préoccupé par le nombre de décès résultant de l’utilisation d’armes à feu par les forces de l’ordre lors des contrôles routiers […] Il s’inquiète que la [loi Cazeneuve] ait élargi le champ de la légitime défense au-delà du raisonnable [qui contribue] à une augmentation des décès [par] armes à feu par les forces de l’ordre

[ SOURCE : ONU – Comité contre la torture, “Observations finales concernant le huitième rapport périodique de la France”, 22 mai 2025, §28 pp.11-12 ]

 

La loi Cazeneuve a donc tout de la réforme non nécessaire et pire qui a largement augmenté le nombre de tués par la police.

On rappelle qu’en France, il n’y a pas de peine de mort. Il n’est pas acceptable qu’on abatte des personnes – même si elles peuvent avoir fait une connerie – simplement parce qu’elles fuient la police.

 

Ce message est d’autant plus important que, tout récemment, la loi Cazeneuve s’est vue aggravée par une circulaire qui porte le nom d’un autre ministre de l’Intérieur : Bruno Retailleau. Le Ministre a annoncé fin mai 2025 un changement de doctrine sur les refus d’obtempérer.

Auparavant, la doctrine voulait que les policiers et gendarmes ne s’engagent dans une poursuite à moteur que lorsque le suspect était très dangereux.  L’idée était que les risques d’accidents générées par la poursuite ne soient pas supérieurs aux risques posés par l’individu en cavale. En gros, ça ne valait pas le coup de risquer de cartonner un passant innocent simplement pour rattraper une voiture volée.

Mais ça, c’était avant. Depuis mai 2025, Retailleau réclame une doctrine de “poursuite par principe”. Quelles que soient les circonstances, les policiers et gendarmes auront le droit d’engager une poursuite à moteur. Ils seront donc couverts juridiquement s’ils occasionnent des accidents.

[ SOURCES : Libération, “Refus d’obtempérer : Bruno Retailleau abroge une instruction prudente en ordonnant comme principe la poursuite des véhicules”, 20 mai 2025 & Ouest France, “Refus d’obtempérer : quatre questions sur l’annonce de Bruno Retailleau d’autoriser les poursuites”, 19 mai 2025 ]

 

Avec cette doctrine de poursuite automatique on sait exactement ce qui va se passer : plus de morts vont s’ajouter à nos morts en poursuite qui ne font déjà que grimper.

Et on peut vous le dire tout de suite : les poursuites en bagnoles sont si dangereuses que c’est absolument certain, avec la multiplication de ces poursuites, il finira par avoir des morts et des blessés civils, dont le seul tort était de passer par là au mauvais moment.

 

Autre exemple de pratique dangereuse : le plaquage ventral

 

Autre technique responsable de morts évitables : le plaquage ventral.

Il s’agit d’une technique d’interpellation où le policier plaque l’interpellé au sol avec son genou. Le plaquage ventral peut créer des morts par asphyxie.

On pense ici aux tristement célèbres George Floyd, tué par la police étasunienne le 25 mai 2020 à Minneapolis et, en France, à Cédric Chouviat, mort en janvier 2020 après avoir répété désespérément : “j’étouffe” à 7 reprises. 

[ SOURCE : Le Monde, « J’étouffe ! » : les derniers mots de Cédric Chouviat, mort à la suite d’un contrôle policier, 22 juin 2020 ]

Cette technique, interdite dans plusieurs pays, mais utilisée par la police française, a pourtant été critiquée à de nombreuses reprises pour les risques d’asphyxie qu’elle génère.

[ SOURCES : BFM-TV, “Mort de Cédric Chouviat: le plaquage ventral, une technique policière contestée mais encore autorisée”, Janvier 2020 & CNN, “The cities, states and countries finally putting an end to police neck restraints “, Juin 2020 ]

 

En 2001 par Amnesty International, en 2007 par  la Cour Européenne des droits de l’homme, en 2008 par la Commission nationale de déontologie de la sécurité –  l’ancêtre du Défenseur des droits – et, toujours en 2008, par une note de l’IGPN qui recommande de limiter au maximum l’utilisation du plaquage ventral.

[ SOURCES : Amnesty International, “Préoccupations d’Amnesty International en Europe’, Janvier 2001, p.13 & Cour Européenne des Droits de l’Homme, “Arrêt Saoud c/ France – Requête no 9375/02”, 9 octobre 2007,  notamment §102-104 & Commission nationale de déontologie de la sécurité, “Avis suite à la saisine n°2007-83”, 14 avril 2008, pp.4-5  & IGPN 2008 cité par Amnesty International, “France : “Notre vie est en suspens””, 2011, p.12 ]

 

Malgré ces alertes, Wikipedia dénombre au moins 9 morts asphyxiés par la police française lors d’un plaquage ventral entre 2007 et 2021, des morts qui, tous, portaient des noms racisés. Sûrement un hasard si c’est des Lamine Dieng, des Mohamed Boukrourou et des Adama Traoré que la police française asphyxie.

[ SOURCE : Wikipedia, “Plaquage ventral – Liste de décès impliquant un plaquage ventral en France”, consulté le 16 décembre 2025 ]

 

Police française : une formation minimale

 

Au début de son premier mandat, Emmanuel Macron annonce le recrutement de 10000 policiers et gendarmes. En 2022, ce sont 8500 embauches supplémentaires qui sont annoncées jusqu’ à 2027.

Pour faire face à l’afflux de nouvelles recrues, la durée de formation des policiers a été amputée d’un tiers entre 2020 et 2022, passant d’un an à 8 mois.

Pour avoir un point de comparaison, en Allemagne, en Finlande et en Norvège, la formation des policiers dure 3 ans.

[ SOURCES : Franceinfo, Maintien de l’ordre France Vs Europe : quelles différences ?, 3 décembre 2020, & Le Monde, Dans la formation des policiers, « sur la relation avec la population, on fait le minimum », 4 décembre 2020 & Rapport d’information du Sénat,  Formation initiale et continue des personnels de la police et de la gendarmerie nationales : rendre opérationnel ce qui est essentiel, 8 mars 2023 ]

 

En France, la priorité est donnée à l’apprentissage des gestes techniques, au détriment des  compétences sociales ou de la réflexion éthique.

En particulier : il n’y a rien ou presque sur les violences sexuelles et sexistes, sur le racisme, sur le rôle de la police dans la société. On imagine bien que cette formation ultra courte et “technique” n’aide pas à sensibiliser aux situations d’abus de pouvoir ou aux discriminations.

Pour remplir le quota de nouvelles recrues, on est passé d’1 candidat reçu au concours sur 50 en 2010 à 1 sur 5 en 2018.

Vous avez peut-être entendu parler des “admis 7/20”. Mais c’est pas juste que le niveau est bas. Un policier syndicaliste CFDT témoigne : “On se retrouve avec des recrues qui ont des antécédents de violences conjugales ou de petits larcins”.

[ SOURCE : La Croix, Les recrues de la police ont un plus faible niveau qu’avant, 7 Mars 2021 ]

On a donc recruté en quelques années des milliers de jeunes policiers avec un niveau plus faible, qu’on a ensuite très peu formés, et qui sont systématiquement envoyés en début de carrière dans les zones les plus dures, en région parisienne ou en région lyonnaise.

Quand on sait que ce sont les policiers les plus jeunes qui sont les plus susceptibles de tuer, on est de moins en moins surpris de constater la hausse faramineuse des morts au contact de la police.

[ SOURCE : Fabien Jobard, “L’usage de la force par la police”, 2019, p.6 ]

Autre problème à recruter des policiers sous-formés. Entre 2017 et 2024, le taux d’élucidation des crimes et délits a carrément diminué.

Que ce soit pour les homicides, les violences sexuelles, les escroqueries ou encore les coups et blessures, la police trouve de moins en moins souvent les coupables.

[ SOURCE : SSMSI, “Info rapide n°37 – Elucidation des crimes et délits enregistrés par les services de sécurité en 2022”, Avril 2024, Figure 2 p.4 ]

Cela permet de comprendre la proposition du politologue Sebastian Roché, grand spécialiste de la police :

On a besoin par exemple de moins de policiers. Faut diminuer le nombre de policiers en France. Pourquoi ? Bah pour pouvoir les former plus longtemps. Parce que la formation ça coûte. Il vaut mieux un policier qui travaille bien que deux policiers qui travaillent mal. […]

Il  faut aussi que les policiers aient des conditions de travail qui soient meilleures. Donc on ne peut pas avoir plus de policiers, former plus longtemps, avec de meilleures conditions de travail. Personne ne va payer pour ça. On a déjà plus de policiers que les autres pays de l’Union européenne en moyenne. 

[ SOURCE : Mediapart,  «Le modèle français, c’est la police qui fait peur», 9 Mars 2020 21ème minute  ]

 

Intéressant : on a plus de policiers par habitants que nos voisins, mais ils sont mal formés, et travaillent dans de mauvaises conditions matérielles. Est-ce qu’il ne faudrait pas rééquilibrer ça ?

Maintenant qu’on s’approche des réflexions sur les pistes d’amélioration, voyons comment la police justifie la hausse des violences policières, et notamment des morts à son contact ?

 

Violences policières : une réponse à l’ensauvagement ?

 

Quand des policiers ou des politiques s’emploient à justifier la hausse indéniable des violences commises par la police et la gendarmerie, l’argumentaire est toujours le même : “la violence croissante des forces de l’ordre est une réponse nécessaire à l’accroissement et à l’intensification de la violence dans notre société”.

Le problème ce n’est pas les violences policières, c’est “l’ensauvagement de la société”.

 

Ce thème de l’ensauvagement a été popularisé par le polémiste d’extrême droite Laurent Obertone en 2008 dans son livre “La France Orange mécanique”.

Le terme est depuis repris à l’envi par Le Pen et Zemmour, mais aussi par Ciotti, Darmanin, Retailleau et même le président Macron

 

Le terme ”ensauvagement” relève clairement de l’imaginaire raciste. Il rejoue l’opposition classique entre colons “civilisés” et colonisés “sauvages”, nécessairement barbares et violents.

Au-delà de ces relents racistes, posons-nous la question : est-ce que la montée des violences policières pourrait s’expliquer par une société de plus en plus violente, par une criminalité ou des agressions qui explosent ?

Ça tombe bien on a déjà fait une vidéo sur ce sujet : “La France est-elle plus dangereuse qu’avant” ?

La conclusion : il n’y a pas plus de crimes et délits aujourd’hui qu’il y a 20 ans.

Le taux d’homicide baisse. pareil pour les vols avec violence et pour les coups et blessures volontaires en dehors du ménage.

Si ça vous parait étonnant, incroyable même, si vous avez entendu des stats de la police qui semblent montrer le contraire : ne me croyez pas sur parole : foncez voir cette vidéo pour tout comprendre, elle vaut le coup !

Quand on consulte les enquêtes au lieu de regarder Cnews où d’écouter nos ministres, c’est évident, il n’y a aucun “ensauvagement” général de la société française.

Cette thèse est totalement démentie par les faits.

 

Bien sûr, il s’agit d’une moyenne à l’échelle du pays. Il est tout à fait possible que dans tel ou tel endroit précis, la délinquance et la violence progressent. On pense par exemple aux assassinats et à la criminalité à Marseille – parfois attribuables à la fameuse DZ mafia – dont les médias parlent beaucoup en ce moment.

Regardons maintenant si, à défaut d’un “ensauvagement” général de la société, on observe au moins une montée des violences “contre les forces de l’ordre”

D’abord, il y a de moins en moins de policiers qui meurent en mission : 2 fois moins dans les années 2010 que dans les années 1980.

[ SOURCE : DGPN via Le Monde, “Malgré les drames récents, on compte 2,5 fois moins de policiers morts en mission qu’il y a 40 ans”, Juin 2021 ]

 

Dans les années 2010, entre 3 et 4 policiers sont morts en mission en moyenne chaque année.

Contrairement à l’image véhiculée par les films et les séries, en France, c’est très très très rare qu’un policier soit tué en faisant son travail. Et tant mieux ! 🙂

 

Si les policiers sont moins tués en mission, ça s’explique en partie par la baisse des braquages, très dangereux. Ca s’explique aussi en partie par une meilleure prise en charge médicale et par un meilleur équipement de protection : du gilet par balle aux “robocops” qu’on voit en manifestations et en interventions. Il y a aussi une meilleure spécialisation des unités : confronté à une situation très violente, on envoie les équipes entraînées du RAID ou de la BRI et non plus les policiers du coin.

 

En fait, ce qui tue le plus de flics, et c’est absolument dramatique, c’est le suicide.

Une étude de la Mutuelle générale de la Police a recensé 44 suicides par an en moyenne de 1995 à 2020 – dix fois plus que les tués en mission.

[ SOURCES : MGP via Le Monde, “24 % des policiers se disent confrontés à des pensées suicidaires”, Juin 2021 et, pour aller plus loin, Encrenaz et. al., “Suicide dans la Police nationale française : trajectoires de vie et facteurs associés”, 2015 ]

Après les morts, regardons maintenant les blessés en mission.

Entre 2005 et 2017, on observe une petite hausse de 2.8 % / an du nombre de policiers blessés en mission,  puis un gros bond de 30 % (2017-2019) avec le mouvement des Gilets Jaunes.

 

A partir de 2020, le ministère de l’intérieur a arrêté de communiquer ces statistiques. Etonnant, non ?

En fouillant, on a fini par trouver des communiqués de presse laconique du Ministère de l’Intérieur qui nous donnent pour 2023 et 2024, des “blessés par agressions” qui ne sont pas très éloignés des “blessés en mission”.

[ SOURCES : pour 2023, Cnews, Plus de 15.000 policiers ont été blessés en 2023, un chiffre en hausse, 2 février 2024, et pour 2024, Le Parisien, « C’est le quotidien des policiers » : les agressions de forces de l’ordre sont-elles réellement devenues plus fréquentes ?, 16 Septembre 2025 ]

 

On observe alors, passée la bosse des Gilets Jaunes, un “retour à la normale” avec autour de 5500 blessés chaque année.

Malgré tout, on observe bien sur 20 ans une augmentation des policiers qui déclarent être blessés chaque année.

Je précise bien “déclarent” parce que ces statistiques du ministère sont livrées sans aucune précision. On ne sait pas si les blessures ont été constatées par un médecin, ni si elles ont occasionné des arrêts de travail.

C’est important de savoir qu’il s’agit de blessures déclaratives parce que, parfois, les blessures sont, disons, “floues”.

A Lyon pendant les Gilets Jaunes, Flagrant Déni a documenté que, sur les 24 “blessés” déclarés par le commandement après une manif, 14 souffraient d’acouphènes. Comment savoir si ce ne sont pas les grenades de la polices qui en sont la cause ?

Idem à Sainte Soline, sur les 85 gendarmes blessés, 15 souffraient d’acouphènes,un rapport avec les 2 grenades et demi lancées chaque minute d’affrontement ? Allez savoir ! 🙂

[ SOURCE : Flagrant Déni, “Disproportion des blessures à Sainte-Soline : la fabrique indécente des chiffres officiels”, 30 mars 2023 ]

Ce n’est qu’un exemple, mais on comprend que les consignes et les armes du maintien de l’ordre sont probablement responsables d’une partie de nos 5500 blessés.  Aujourd’hui, on ne dispose que de ces statistiques “made in Ministère de l’intérieur” pour réfléchir aux blessures que subissent les forces de l’ordre en mission. On aimerait des bases de données ouvertes et détaillées avec, pourquoi pas, des enquêtes de chercheurs par dessus .

Dans tous les cas, on voit que la théorie d’un ensauvagement de la société correspond beaucoup plus aux fantasmes idéologiques de l’extrême droite qu’à une réalité empirique.

Surtout que, quand on compare notre police à celle des pays voisins, on constate que, confrontés aux mêmes taux d’homicides, les autres polices tuent beaucoup moins que la nôtre.

[ SOURCE : Le Temps, “En graphiques: dans quels pays la police tue-t-elle le plus?”, Juillet 2023 ]

Évidemment, ça aurait beaucoup moins de sens de comparer la France à des pays beaucoup plus violents, où la police tue aussi beaucoup plus, comme les Etats-Unis ou l’Irak, qui ont un taux d’homicides 6 à 8 fois plus élevé que nous.

La police française tue moins que la police américaine, mais pas de quoi chanter cocorico. C’est évidemment à nos voisins démocratiques, avec des taux d’homicides proches, qu’il faut se comparer, et là, y a pas de quoi se vanter.

Au passage, oui vous avez bien entendu, le taux d’homicides aux US est proche de celui de l’Irak, un pays dévasté par la guerre, et par une guerre civile qui a fait naître Daesh.

C’est sympa les US 🙂 un vrai modèle 🙂

 

On l’a compris, on a bien un problème de violences policières en France, et on fait moins bien que nos voisins européens. Mais qu’est-ce qu’on a pas encore dit ?

 

Conclusion

 

On est maintenant en mesure de répondre à notre question : oui les violences policières existent et sont en augmentation.

Malgré l’absence de transparence statistique, on constate bien une hausse du nombre de personnes tuées en interaction avec la police et des affaires de violences mettant en cause les forces de l’ordre.

Les forces de l’ordre françaises sont plus violentes que celles des pays voisins et ça n’a rien à voir avec un prétendu et chimérique “ensauvagement” de la notre société.

Non, ces violences policières s’expliquent par des choix politiques : un maintien de l’ordre de plus en plus confrontationnel et armé, et des consignes aberrantes en cas de refus d’obtempérer.

Contrairement à plusieurs de ses voisins, La France a fait le choix d’une police dure, d’une police qui “va au carton”, qui interpelle et qui fait peur.

 

Peut-on réorienter le travail des forces de l’ordre pour en diminuer le niveau de violence ?

C’est bien entendu théoriquement possible, mais on vous propose de voir, dans une seconde vidéo, pourquoi ça ne sera pas si facile.

 

Jusqu’à présent, on a laissé de côté un aspect décisif de cette montée des violences : leur impunité.

Parce que oui, ces violences policières – même lorsqu’elles vont jusqu’aux meurtres ou aux mutilations – sont très très largement impunies. Et cette impunité se retrouve à tous les étages des institutions policières et judiciaires, et jusqu’au sommet de l’Etat. Elle reflète un vrai problème de culture.

C’est cette culture d’impunité et d’omerta qui habite la police française qu’on vous propose d’explorer dans une prochaine vidéo.

 

Et si on voit que le sujet vous intéresse, on pourra un jour faire encore une autre vidéo sur le travail de la police. C’est vrai : que fait la police ? Combien d’effectifs passent dans la lutte contre le cannabis ? Est-ce qu’on peut imaginer une “meilleure police” ? Dites-nous si ces questions vous intéressent pour le futur.