Pourquoi les jeunes font moins d'enfants ? - Osons Comprendre

Pourquoi les jeunes font moins d'enfants ?

Vidéo accessible uniquement aux membres abonnés.

Je m'abonne

Se connecter
Chargement de la miniature...

Pourquoi les naissances chutent-elles en France depuis 2015, et encore plus depuis 2022 ? Pourquoi les jeunes passent-ils de moins en moins souvent le cap de faire un premier enfant ? C'est ce qu'on va voir dans cette vidéo sous forme d'enquête.

  • Commentaires
  • Points clés
  • Sources et références

Commentaires

Seuls les membres abonnés peuvent poster un commentaire.

Points clés

  • En dix ans, la France a perdu 150 000 naissances. En analysant les données, on constate que le problème ne vient pas d’une baisse du nombre de femmes en âge d’avoir des enfants, mais d’un effondrement du passage au premier enfant.

 

  • On a décidé d’enquêter pour trouver l’explication de cette chute brutale. Nous passons ainsi en revue les principales explications avancées dans le débat public (revenus, logement, crèches, aides familiales, évolution des couples ou éco-anxiété) en les confrontant systématiquement aux chiffres et aux études disponibles.

 

  • Premier suspect : l’argent. Beaucoup pensent que les revenus des jeunes ont chuté et que ça explique la baisse des naissances. Pourtant, en réalité, les revenus des jeunes ont plutôt progressé depuis 2015, même en tenant compte de l’inflation. Malgré une précarité toujours présente, l’évolution des revenus ne coïncide pas avec l’effondrement de la natalité.

 

  • Le logement semblait être un excellent coupable. Mais le pouvoir d’achat immobilier a été particulièrement favorable entre 2015 et 2021. Le vrai problème semble davantage être la difficulté à trouver un logement, notamment dans le parc locatif. Pas suffisant pour expliquer la chute des naissances.

 

  • Les difficultés de garde d’enfants sont bien réelles et les inégalités d’accès restent fortes. Mais, paradoxalement, la situation ne s’est pas dégradée ces dernières années et explique donc mal la chute récente des naissances.

 

  • Les baisses des aides familiales sous Hollande puis Macron ont probablement eu un effet négatif, mais surtout sur les familles ayant déjà des enfants. Elles n’expliquent pas le recul massif des premières naissances, qui est au cœur de notre enquête.

 

  • Le suspect le plus convaincant est la transformation du passage à l’âge adulte : les « couples famille »se forment plus tard  ce qui explique une grande partie de la baisse des naissances chez les plus jeunes. Depuis 2022, la situation évolue : les trentenaires aussi sont moins fréquemment en couple et commencent à voir leur natalité baisser. On ne parlerait alors plus seulement d’un report des naissances, mais peut-être d’un véritable renoncement à avoir un premier enfant.

 

  • Enfin dernier suspect : les inquiétudes face à l’avenir. Les enquêtes montrent que chez les personnes les plus inquiètes pour l’avenir, le climat ou les générations futures, le désir d’enfant a particulièrement baissé. Cette piste apparaît aujourd’hui comme l’une des plus solides. On tient peut-être ce qui se rapproche le plus d’un coupable.

 

  • Au final, notre enquête montre qu’il n’existe pas de cause unique. Les explications économiques classiques résistent mal aux données, tandis que les transformations des parcours de vie et les inquiétudes sur l’avenir semblent aujourd’hui les pistes les plus convaincantes.

Sources et références

Les sources sont accessibles uniquement aux membres abonnés.

Je m'abonne Se connecter
Les sources sont accessibles uniquement aux membres abonnés.

L’énigme : la chute brutale des naissances

 

En 10 ans, la France a perdu 150 000 naissances. 800 000 bébés en 2015. 650 000 en 2025.

C’est énorme. Et surtout, hyper rapide. Et le plus étrange, c’est qu’on ne sait pas vraiment pourquoi. Enfin si. Des explications, il y en a plein.
Les jeunes se sont appauvris. Les logements sont trop chers. Il n’y a pas assez de crèches. Les aides aux familles ont baissé. Les jeunes sont éco-anxieux. Ou alors c’est le féminisme, MeToo, Tinder, les écrans, le wokisme, la fin des valeurs traditionnelles. BREF : chacun a sa théorie.

 

Le truc c’est qu’en regardant les chiffres et les études de près, beaucoup de ces explications ne tiennent pas la route. On va donc vous présenter notre enquête sur les causes de la baisse des naissances et, vous allez voir, trouver le bon suspect nous a donné du fil à retordre.

Heureusement, grâce à une première vidéo sur le sujet, on est rapidement tombés sur quelques indices qui ont  facilité le début de  notre enquête.

 

 

Nos 4 indices de départ

 

Premier indice : il y a toujours autant de femmes en âge d’avoir des enfants.

La baisse des naissances vient du fait que les femmes en âge d’avoir des enfants en font moins. C’est ce que nous montre la chute du taux de fécondité.

Deuxième indice : les femmes font leurs enfants de plus en plus tard. C’est vrai du premier enfant, comme des suivants.

Avec l’âge, les risques d’infertilité augmentent. Mais, contrairement à ce qu’on entend parfois, 1) l’infertilité n’a pas explosé ces 10 dernières années et 2) la PMA aide de mieux en mieux. Ce n’est pas une hausse de l’infertilité qui explique la chute de nos naissances.

[ SOURCES : [ Infertilité ] Didier Breton & John Tomkinson, “Fécondité française : anatomie d’une chute- Lutter contre l’infertilité pour relancer la fécondité ?”, 14 février 2024 & [ PMA ] Hamamah & Berlioux, “Rapport sur les causes d’infertilité. Vers une stratégie nationale de lutte contre l’infertilité”, février 2022, p. 21 ]

 

Troisième indice , et c’est probablement le plus important : les femmes qui ont un enfant décident d’en faire un deuxième aussi souvent qu’avant.

Idem pour les femmes qui en ont deux, et qui décident d’en faire un troisième. Le gros de la chute des naissances vient d’ailleurs : elle vient des femmes qui passent le cap du PREMIER enfant : on passe de 86 % des femmes jusqu’à 2015 à 73 % aujourd’hui !!!

C’est ça qui s’effondre et qu’on a besoin d’expliquer !

 

Quatrième indice : le désir d’enfant lui-même a baissé, et particulièrement chez les jeunes femmes de – de 30 ans .

 

Il y a 20 ans, elles voulaient 2 enfants et demi (2.46), aujourd’hui, 1,9 (1.88) .

Elles sont aussi 3 fois plus nombreuses à affirmer ne pas vouloir d’enfant aujourd’hui qu’en 2005 et 2 fois moins à vouloir des familles nombreuses.

[ SOURCE:  INED, “Les Français·es veulent moins d’enfants”, juillet-août 2025, Figure 3  ]

Voilà, vous avez là tous nos indices, le point de départ de notre enquête.

Si vous avez l’impression qu’on est passé un peu vite sur certains points, on explore chacun de ces indices bien plus en détails dans la première vidéo. Maintenant, rentrons dans le vif du sujet : pourquoi les Français passent moins souvent le cap du premier enfant qu’il y a 10 ans ?

 

Suspect numéro 1 : “les jeunes se sont appauvris”

 

Premier suspect : l’argent.
Franchement, c’est l’explication la plus intuitive. Si les jeunes galèrent économiquement, c’est logique qu’ils repoussent voire renoncent à faire des enfants. Sauf que, quand on regarde les chiffres, ça colle mal.

 

Entre 2010 et 2015, avec la crise de l’euro et le chômage massif, les revenus des jeunes prennent un coup, et pourtant, la natalité bouge à peine.

Et depuis 2015, pendant que la natalité s’effondre, les revenus des jeunes ont progressé.  Et c’est pareil chez les trentenaires.

Tout ça tient compte de l’inflation donc on voit ici de vraies hausses des revenus.  Bref, bof bof le lien revenus / natalité.

Mais là c’est des revenus moyens. Vous me direz : peut-être que les riches sont beaucoup plus riches, et que tous les autres s’appauvrissent ?

Bon réflexe 🙂 Mais là, non, pas vraiment. Depuis 2015, les revenus augmentent aussi chez les ménages modestes ou de classe moyenne.

 

Attention : ça ne veut pas dire que les jeunes vivent dans l’opulence ou qu’il n’y a pas de précarité – on sait même qu’elle augmente. Simplement, les jeunes ne sont pas plus pauvres qu’il y a 10 ans. Ce n’est donc pas une baisse des revenus qui explique notre chute des naissances.

 

Passons à notre deuxième suspect : le coût du logement.

 

Suspect numéro 2 : “Le coût du logement a explosé”

 

Le coût du logement est un suspect tout à fait crédible. Parce qu’avoir un enfant, ça veut souvent dire : un logement plus grand, une chambre en plus, parfois acheter.
Et des témoignages de couples qui disent: “On attend d’avoir un logement plus grand avant de faire un enfant” on en trouve partout.

 

En plus, il existe des études, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni, qui montrent qu’une hausse du coût du logement peut faire baisser la natalité.

[ SOURCES :  Couillard, « Build, Baby, Build: How Housing Shapes Fertility », 2025Washbrook, « Do high prices deter fertility? Evidence from England and Wales », 2012 &  « Wenchao Li,, « Do surging house prices discourage fertility? Global evidence, 1870–2012 », 2024 ]

 

Donc là, on se dit : “OK, cette fois on tient peut-être notre coupable.” Sauf que, encore une fois, pour la France, les chiffres racontent une histoire plus compliquée.

D’abord, l’achat immobilier. Oui, les prix ont énormément augmenté.  Mais le pouvoir d’achat immobilier ne dépend pas seulement du prix au mètre carré. Il dépend aussi : des revenus, des taux d’intérêt et de la durée des emprunts.
Et quand on prend tout ça en compte, on découvre quelque chose d’assez contre-intuitif.

Vous voyez là l’évolution du pouvoir d’achat immobilier des trentenaires : le nombre de m2 qu’on peut acheter avec les conditions d’achat du moment. Ce qu’on voit c’est que le meilleur moment pour acheter dans les 20 dernières années, c’était entre 2015 et 2021, pile le moment où les naissances se mettent à chuter. Oups.

Depuis 2022, les taux ont remonté et c’est plus dur d’acheter. Peut-être que récemment ça pèse sur les projets “bébé”. Mais ça ne suffit pas à expliquer la tendance de fond. Et surtout, on peut toujours acheter plus grand aujourd’hui qu’en 2005 ou en 2010.

 

Si vous voulez voir comment on construit notre indicateur et comment le pouvoir d’achat évolue dans les grandes villes – spoiler y’a rien de ouf non plus – à part pour 3 exceptions, si vous voulez découvrir tout ça, foncez voir notre vidéo : “Crise du logement, et si on avait tout faux ?”.

Mais peut-être qu’on regarde du mauvais côté. Parce qu’avant d’acheter, la majorité des jeunes adultes passent par la case “location”. Et là, beaucoup de gens ont le sentiment que les loyers explosent.

Sauf que là encore, quand on compare l’évolution des loyers et celle des revenus des jeunes, les loyers n’ont pas augmenté plus vite. Y compris dans les grandes villes.

Pourquoi ? Principalement à cause de l’encadrement des loyers et des mécanismes d’indexation qui empêchent les propriétaires d’augmenter les loyers plus vite que l’inflation.

 

Donc le problème principal n’est peut-être pas tant la hausse des loyers que le fait de trouver un logement. Parce que là, oui, on voit un problème.

Il y a de moins en moins d’appartements disponibles sur le marché locatif. Pour trouver de meilleurs rendements que les loyers régulés, les proprio passent leurs apparts en meublé touristique type Airbnb ou vendent carrément le bien.

Une étude montre une chute de 40 % des petites surfaces (T1-T2) offertes à la location entre 2021 et 2024.

[ SOURCE : Pricehubble, “Encadrement des loyers : Solution ou problème pour le marché locatif ?”, 27 octobre 2024, pp. 3 et 14 ]

On n’a pas de datas pour les 3-4 pièces, mais il est vraisemblable que, dans les grandes villes, trouver un appartement à louer pour une famille devient parfois un parcours du combattant.

Il y a probablement là un effet très concret sur les projets de famille.

 

Mais à ce stade, il faut bien dire que parmi les suspects de notre enquête, l’explication de la baisse des naissances par l’explosion du coût du logement – une théorie très populaire – ne s’est pas révélée très convaincante.

Mais, si la baisse des naissances ne s’explique pas tellement par la situation économique des jeunes, qu’est-ce qui peut l’expliquer ?

 

Peut-être la galère à trouver des places en crèches ?

 

Suspect numéro 3 : “c’est de plus en plus galère de trouver une place en crèche”

 

Troisième suspect : les modes de garde. Là encore, l’idée paraît crédible.

Si les futurs parents pensent qu’ils vont galérer à faire garder leur enfant, ça peut clairement freiner un projet bébé. Et il faut reconnaître une chose : beaucoup de familles vivent cette question comme un stress énorme.

Sauf que quand on regarde les chiffres, on découvre que le nombre de places disponibles par enfant de moins de 3 ans a en réalité augmenté depuis 2010.

Pas parce qu’on a construit énormément de nouvelles crèches. Non, si le nombre de place/enfant augmente, c’est parce qu’il y a moins d’enfants.

Avec 150.000 gosses de moins chaque année, mécaniquement, il y a davantage de places disponibles pour 100 enfants qu’avant.

C’est pas glorieux, mais on peut dire que globalement, c’est plus facile de trouver un mode de garde pour son enfant aujourd’hui que dans les années 2000-2010. Ça ne nous aide pas à résoudre notre mystère, ça 🙂

 

Et côté coût, les dépenses de garde de bébé représentent à peu près la même part du revenu des parents qu’il y a quinze ans.

[ SOURCE : Gouvernement, “Rapport d’évaluation des politiques de sécurité sociale – Branche Famille – Edition 2025”, Mai 2025, Graphique 2 p.107 ]

Donc là encore : les difficultés existent. Elles sont réelles. Mais elles ont plutôt diminué ces dernières années, ça en fait donc un mauvais candidat pour expliquer l’effondrement récent des naissances.

 

Par contre, il y a un diagnostic important à faire : même si statistiquement la situation ne se dégrade pas, beaucoup de futurs parents vivent une énorme incertitude avec la garde du gosse.

Parce qu’avoir une place en maternelle, en primaire, au collège, y’a pas de suspense, c’est de droit.

Mais avoir une place en crèche ?  Pas sûr du tout. Et cette incertitude peut rendre le saut du premier enfant plus intimidant.

 

Encore aujourd’hui, il y a 1 famille sur 5 qui aimerait une place en crèche, mais qui n’en trouve pas, et qui finit par garder le bébé à la maison

[ SOURCE : DREES,  “La part des enfants de moins de 3 ans confiés principalement à une assistante maternelle ou une crèche a presque doublé entre 2002 et 2021”, 14 février 2023, Données complémentaires, Tableau A ]

C’est clairement insatisfaisant ! C’est une famille sur cinq qui doit sacrifier la vie professionnelle d’un parent – quasi tout le temps, la femme – parce que y’a pas de place pour garder le gamin.

Et qui sacrifie sa carrière pour garder les enfants ? Les pauvres ! Les familles les plus pauvres ne sont que 8 % à trouver une place pour garder leur gamin de moins de 3 ans, chez les plus riches c’est 59 %.

[ SOURCE : 1er quintile contre 5ème quintile –  DG Trésor, “Les inégalités d’accès aux crèches et leurs enjeux économiques”, Janvier 2023, p.7 ]

Ces inégalités sociales d’accès à la garde d’enfants se recoupent avec des inégalités géographiques : en Seine Saint Denis, y a moins de 40 places offertes pour 100 enfants de moins de 3 ans, en Bretagne Pays-de la Loire, c’est 70 % !

[ SOURCE : Observatoire national de la petite enfance, L’accueil des jeunes enfants – Édition 2025, p.34 ou 37 ]

Bref, la politique de garde est encore LARGEMENT perfectible, mais ça ne suffit pas pour embarquer notre suspect au poste.

 

Suspect numéro 4  “Hollande a cassé la natalité”

 

Maintenant, on arrive à une explication très populaire à droite : “La natalité s’est effondrée parce que François Hollande a détruit la politique familiale.”

C’est très exagéré, mais il faut reconnaître qu’il y a une part de vrai.

 

Entre 2013 et 2015, plusieurs dispositifs ont été rabotés :  le quotient familial, les allocations familiales pour les ménages aisés, et la PAJE, la prestation d’accueil du jeune enfant.

Cette PAJE que touchent les familles modestes et “classe moyenne” jusqu’aux 3 ans du gamin, Macron l’a carrément baissée de 10 % d’un coup en 2018.

[ SOURCE : UNAF, 1er avril 2018 : de nouvelles réductions aux dépens des parents de jeunes enfants, 5 avril 2018 ]

Après 2022, Macron avec son “réarmement démographique” a changé son fusil d’épaule, sans mauvais jeu de mot, et a remis de l’argent dans la petite enfance.

Mais oui, entre 2013-15 et 2022, le soutien financier de l’Etat aux familles a reculé.

[ SOURCE : Barigazzi et al., “The Biased Reaction to Changes in Family-Related Public Expenditure: How Generosity and Universalism Relate to Fertility”, Novembre 2025, Table 3, p.49 ]

 

Et c’est intéressant parce que cette fois, ça coïncide avec le début de la chute des naissances. Mais encore une fois, il y a un problème. Ça colle mal avec notre indice principal.

Parce que les aides qui ont été les plus touchées – le quotient familial et les allocs – concernaient surtout les familles qui avaient déjà des enfants.

La réduc fiscale du quotient familial joue à plein à partir du 3ème enfant et on ne touche les allocs qu’à partir du 2ème gamin. Le truc c’est que le gros de la chute des naissances concerne les premiers enfants. Pas gégé !

 

C’est d’ailleurs confirmé par les études économiques qui évaluent les réformes de Hollande. Les mesures pourraient avoir eu un effet négatif – mais limité – sur les naissances, particulièrement dans les familles riches. Mais cet effet se concentre sur les enfants “supplémentaires” la décision d’avoir ou non un premier enfant n’a pas été touchée.

[ SOURCES : Elmallakh, “Fertility and Labor Supply Responses to Child Allowances: The Introduction of Means-Tested Benefits in France”, 2023, & Magnant et al., Fiscalité des familles aisées sous le quinquennat Hollande : vers un crédit d’impôt par enfant ?, 2016 ]

Donc là encore : il y a peut-être un petit morceau de l’explication avec la baisse des aides sous Hollande et le premier quinquennat Macron, mais probablement pas le cœur du problème.
Ça fait beaucoup de suspects peu convaincants. Je vous rassure : le prochain a de meilleures chances : regardons maintenant l’évolution du couple.

 

Suspect numéro 5 : Transformations du couple et chute des naissances

 

Est-ce qu’on fait moins d’enfants parce qu’on est moins en couple ?

Avec les applis de rencontre, les smartphones, les nouvelles normes amoureuses, l’hypothèse paraît assez intuitive. On entend souvent que les jeunes auraient “peur de l’engagement”, qu’ils resteraient célibataires plus longtemps, ou qu’ils auraient remplacé les relations stables par des relations plus floues, plus temporaires.

Mais quand on regarde les chiffres, la réalité est plus subtile.

Oui : les femmes d’aujourd’hui sont moins souvent en couple que dans les années 90 ou 2000. Mais il y a une énorme différence entre les vingtenaires et les trentenaires.

Avant 30 ans, la baisse est spectaculaire. Chez les 20-24 ans et les 25-29 ans, la proportion de femmes en couple recule fortement, et cette évolution a commencé bien avant Tinder, dès les années 90.

En revanche, après 30 ans, le changement est beaucoup plus limité. Les femmes de 30-39 ans sont aujourd’hui presque aussi souvent en couple qu’il y a quinze ans.

 

Et ça, c’est très important. Parce que ça veut dire que le couple n’a pas disparu, les gens sont toujours massivement en couple.

Ce qui a changé, c’est que le “couple famille” n’est plus le premier couple de la vingtaine;. Aujourd’hui à 20 ans, on expérimente, on alterne couple amoureux et périodes de célibat. Le couple “famille-bébé” arrive plus tard.

Cette transformation a été largement documentée par les sociologues, notamment par la chercheuse à l’INED Marie Bergström.

[ SOURCE : Bergström & Moulin, Couple formation is prolonged not postponed. New paths to union formation in contemporary France, 2022 ]

 

Alors maintenant, la vraie question, c’est : quel impact ces transformations des couples ont sur la fécondité ?

Quand on décompose par âge le taux de fécondité, on se rend compte qu’entre 2015 et 2021, la fécondité des + de 30 ans est restée parfaitement stable contrairement à celle des – de 30 ans qui, elle, a plongé.

C’est donc les bébés en moins des vingtenaires qui expliquent la chute 2015 – 2021 du taux de fécondité.

Et qu’est-ce qu’on vient de voir sur les couples ? Les vingtenaires sont le groupe d’âge où le couple a le plus chuté depuis 2010.

Chez les vingtenaires, le lien avec la baisse de la vie en couple est très fort. On tient enfin un suspect sérieux pour notre enquête ! Ça fait plaisir, mais la réflexion ne s’arrête pas là.

 

Il reste des questions. D’abord, que pasa après 2021 ?

Depuis 2022, la baisse des naissances ne concerne plus seulement les jeunes.

Les + de 30 ans commencent à décrocher. La chute est moindre que chez les jeunes, mais elle est notable.

Et si on raffine un peu nos groupes d’âges, on voit que c’est surtout les 30-34 qui font moins d’enfants depuis 2022.

Le même groupe d’âge qui a connu une baisse des couples dans les années récentes. Encore le lien couple / fécondité.

 

Et au-delà de ça, on est peut-être en train de connaître un tournant majeur.

Parce que tant que seules les naissances avant 30 ans baissaient, on pouvait se dire : c’est pas si grave, “les enfants arriveront plus tard”.

Comme on l’expliquait en détails dans la première vidéo, c’est exactement ce que la France a connu dans les années 90-2000. Les générations de femmes nées dans les années 80’s ont fait beaucoup moins de gosses dans leur vingtaine (il manque un demi gosse à 26 ans)  – mais ce demi gosse manquant a été rattrapé plus tard au point qu’à la fin, la génération 85 aura autant de gosse que celle de 1960 : c’est à dire un peu plus de 2 en moyenne.

Ce rattrapage dans la trentaine des enfants qu’une génération n’a pas fait durant la vingtaine, il faudra qu’il soit sacrément fort pour rattraper le “retard d’enfant” (avec des guillemets évidemment) qu’on constate quand on regarde le nombre d’enfant à 25 ou 30 ans des générations 1995 ou 2000.

Surtout que, pour ne rien arranger, on observe une chute récente des enfants dans le début de trentaine.

Bref, le “c’est pas grave, ils rattraperont en ayant leurs enfants plus tard” me paraît pas super bien embarqué. Mais ça, seul l’avenir nous le dira.

 

Et ça nous amène à un autre suspect majeur de la chute des naissances : l’éco-anxiété, et plus largement les inquiétudes sur l’avenir.

 

Suspect numéro 6 : les jeunes sont éco-anxieux (et autres menaces)

 

Est-ce que les gens font moins d’enfants parce qu’ils sont inquiets, parce qu’ils n’ont pas confiance en l’avenir et ne veulent pas “amener des enfants dans ce monde” ?

 

Avec le Covid, la guerre en Ukraine, l’inflation, l’accélération du changement climatique, Trump et les ses amis d’extrêmes droite, faut avouer que le suspect “angoisse d’avenir / éco anxiété” a tout du criminel parfait pour expliquer notre baisse des naissances récente.

On a fait plein de recherches et on est tombé sur une enquête de l’INED menée en 2024 qui, justement, nous permet de vérifier ça.

[ SOURCE : INED, “Les Français·es veulent moins d’enfants”, Juillet-Août 2025 ]

On y apprend que les gens les plus inquiets sur le changement climatique et les perspectives des générations futures veulent moins d’enfants que les autres.

Dans les médias, on entend souvent que les éco anxieux, c’est les plus jeunes.

 

Mais contrairement à ce discours très répandu, en réalité, les inquiets qui veulent moins d’enfants, c’est plus les 25-40 ans que les “jeunes jeunes” de 18-25 ans.

[ SOURCE : INED, “Les Français·es veulent moins d’enfants”, Juillet-Août 2025, Annexes en ligne Figure A5  ]

Déjà, c’est intéressant. Mais y a encore mieux !

Quand on épluche les annexes en ligne – oui, c’est du taff de vous chercher ces infos – on voit qu’être très inquiet pour les perspectives des générations futures divise par 2 [OR = 0.45 donc – 55%] les chances de vouloir un premier enfant chez les 25-39 ans”

[ SOURCE : INED, “Les Français·es veulent moins d’enfants”, Juillet-Août 2025, Annexes en ligne – Figure A5 p.10 ]

Quand on a vu ça on s’est dit “Whoa, on tient peut-être LA preuve décisive pour condamner notre suspect.

 

Cette data coche toutes les cases :

1- elle montre un déclin du désir de PREMIER enfant (exactement ce qui entraîne la chute récente des naissances)

2 – elle le montre pour les 25-39 soit les âges plutôt élevés dont la fécondité se met à décrocher

et 3 – l’enquête a eu lieu en 2024 soit au cœur du plongeon de naissance qu’on observe !

 

La difficulté à se projeter dans un “bon futur”, où des enfants vivront bien, pourrait donc bien expliquer le décrochage de la natalité des 25-34 ans depuis 2022.

 

Alors bien sûr, en France on n’a qu’UNE SEULE enquête. Une seule enquête, c’est un peu léger.

Mais une enquête similaire conduite en 2022 en Suède, en Finlande et en Estonie trouve les mêmes résultats : “l’inquiétude – face au changement climatique –  pousse de plus en plus de gens à refuser de devenir parents”.

[ SOURCE : Elena Bastianelli, “Climate change worries and fertility intentions: Insights from three EU countries”, 15 novembre 2024 ]

Et si la natalité de nos éco anxieux du grand nord diminue, c’est pas parce qu’ils ont 1 enfant au lieu de 2, ou 2 enfants au lieu de 3. Non, c’est parce qu’ils sont de plus en plus nombreux à vouloir renoncer à avoir des enfants tout court.

Affaire à suivre, mais vu la complexité du sujet et le nombre de suspects qu’on s’est retrouvés obligés d’écarter, on est pas mécontent de finir cette vidéo avec un dossier solide à confier au procureur.

 

CONCLUSION :

 

Eh ben, c’était une sacrée enquête.

On a passé des semaines à fouiller des études, des tableaux de l’INSEE, des articles de recherche, pour essayer de répondre à une question qui paraît simple : pourquoi les naissances chutent-elles autant en France depuis une dizaine d’années ? Et le moins qu’on puisse dire, c’est que c’était pas évident.

 

D’ailleurs, c’est peut-être la première leçon de cette vidéo : si quelqu’un vous explique tranquillement que “la baisse de la natalité, c’est UNIQUEMENT à cause de X”, méfiez-vous. La réalité est beaucoup plus compliquée.

 

Certaines explications très populaires résistent d’ailleurs assez mal aux chiffres.
Les revenus des jeunes n’ont pas chuté depuis 2015.
C’est plus dur d’acheter depuis 2022 ok, mais même dans les grandes villes, le pouvoir d’achat immobilier des années 2015-2021 était bien supérieur à celui des années 2000 – années où la fécondité était élevée.
Il manque toujours des places en crèche, c’est un vrai problème, mais la situation était bien pire à l’époque où la natalité française était beaucoup plus élevée.
Les coupes dans les aides familiales sous Hollande et Macron ont probablement joué un rôle à la marge, surtout pour certains ménages aisés. Mais elles n’expliquent pas du tout, l’effondrement des premières naissances.

 

Par contre, il y a un phénomène qui ressort très clairement : la transformation du passage à l’âge adulte.

Le couple familial se forme plus tard. La jeunesse devient plus instable, plus mobile, plus expérimentale. La vingtaine n’est plus vécue comme l’âge où on “se pose”. Ce déclin du “couple famille bébé” explique très bien pourquoi les moins de 30 ans font beaucoup moins d’enfants qu’avant.

 

Pendant longtemps, ces naissances en moins durant la vingtaine étaient rattrapées plus tard, après 30 ans. Mais depuis quelques années, quelque chose semble changer. Depuis 2022, la baisse des naissances touche aussi les trentenaires. Et c’est probablement là que l’enquête devient plus inquiétante.
Parce qu’à ce moment-là, on ne parle plus seulement de “décaler le calendrier bébé” vers la trentaine. On parle de renoncement. Et on a vu que les 25-39 ans les plus inquiets du changement climatique et du sort des générations futures sont deux fois moins nombreux à prévoir un premier enfant Et ça, c’est un enjeu immense.

 

Dans les prochains mois sur Osons Comprendre, on va varier les sujets, mais si ça vous tente, à l’avenir, on serait carrément partant pour pousser la réflexion “fécondité – bébé” avec vous.
Y aurait deux questions : 1) le lien entre climat et enfants : est-ce que ça aide vraiment le climat de ne pas en avoir ? et 2) les “solutions” qui seraient vraiment efficaces pour faire remonter la natalité.

Y aurait aussi beaucoup à dire sur le rôle des pères dans la parentalité, sur l’accessibilité des crèches, sur ce à quoi peut ressembler au XXIème siècle un État social qui permet aux femmes de ne plus jamais avoir à choisir entre carrière et enfant.

En tout cas, nous on est super curieux de vous lire en commentaires. On a vu les débats autour de la première vidéo “gamins”, c’était déjà génial mais là on a très très hâte de savoir ce que vous pensez de tout ça.

 

Merci d’avoir mené l’enquête avec nous 🙂 j’espère que vous avez activé le Sherlock Holmes ou l’Agatha Christie qui sommeille en vous 🙂