Civilisation judéo-chrétienne : mythe et falsification historique (partie 1) - Osons Comprendre

Civilisation judéo-chrétienne : mythe et falsification historique (partie 1)

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Vivons-nous en France, en Europe, dans "l'Occident", dans une civilisation judéo-chrétienne ? Les "valeurs judéo-chrétiennes" sont-elles la base de la démocratie, des Lumières, de la tolérance ? Y a-t-il un combat entre civilisations judéo-chrétienne et musulmane ? Dans cette vidéo, on montre que l'idée de civilisation ou de valeurs judéo-chrétienne est un mythe, et une falsification historique qui nous empêche de penser le réel.

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Civilisation judéo-chrétienne : mythe et falsification historique – Partie 1

 

INTRODUCTION :

 

Salut à tous ! Aujourd’hui, on va aborder une notion familière du débat public celle d’une civilisation ou de valeurs “judéo-chrétiennes”.

 

Ces expressions sont venues au cœur de l’actualité quand elles ont été reprises avec insistance par le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu.

[ SOURCE : TF1 Info, “VIDÉO – Benyamin Netanyahou sur LCI : l’entretien du Premier ministre israélien en intégralité”, 30 mai 2024, 11ème minute ]

[ SOURCE : The Economic Times – Youtube, “’Thank you, my friend Viktor…’: Netanyahu praises Orban as Hungary announces ICC withdrawal”, 3 avril 2025, 15ème minute ]

 

Dans ces extraits, Netanyahu mobilise un narratif qu’il présente comme une évidence : les sociétés occidentales partagent toutes une histoire, des valeurs, elles font partie d’une même civilisation judéo chrétienne, et elles sont menacée par le même ennemi : l’islam.

 

On voit tout de suite les oppositions que charrient le choc des civilisations qu’il décrit.

On assisterait à une guerre du judéo-chrétien contre l’islam, de l’Occident contre l’Orient, du Nord contre le Sud, des démocraties contre les dictatures, des civilisés contre les barbares, des tolérants contre les obscurantistes fondamentalistes.

 

Même si, formulée ainsi sous la forme d’une guerre des civilisations, le message est loin d’aller de soi, il faut avouer que des formules comme “L’Europe, la France ou l’Occident partagent une histoire, des valeurs et une culture Judéo chrétienne” paraissent assez banales aujourd’hui.

On a toutes et tous déjà entendu ce messages sur les plateaux télé ou dans la bouche des politiques français, européens et même américains.

 

Cette évidence, que Netanyahu convoque pour s’attirer le soutien des régimes et opinions publiques occidentales, fait du monde judéo-chrétien un monde démocratique, qui consacre la liberté religieuse, la justice et l’état de droit.

 

Bref, promouvoir les valeurs judéo chrétiennes, ça serait, en gros, promouvoir des sociétés “libérales” – au sens où on parle de démocraties libérales.

C’est cette démocratie libérale qu’on prétend installer quand on exporte les “valeurs de l’Occident” : pensons à l’Europe de l’est après la chute du mur ou, de plus funeste mémoire, la démocratie que George W Bush a voulu imposer en Afghanistan et en Irak.

 

Ce qu’on va voir dans cette vidéo, c’est que cette notion de judéo-chrétien est, non seulement fausse historiquement, mais aussi dangereuse politiquement.

 

Au-delà de l’usage qu’en fait Netanyahu, le mythe du judéo chrétien est ressorti à toutes les sauces par les extrêmes droites en France, en Europe et aux Etats-Unis.

 

L’extrême droite mobilise ce mythe avec un double but : donner une profondeur historique à la haine des musulmans qu’elle propage : on ne s’en prend pas aux musulmans parce qu’ils sont musulmans, mais parce qu’ils ne défendent pas “nos” valeurs, les valeurs judéo chrétiennes libérales et démocratiques.

Second but, plus récent et tout aussi inquiétant, affirmer des valeurs judéo-chrétiennes CONTRE l’esprit des lumières, contre les valeurs démocratiques, contre les droits des femmes et des minorités, contre l’indépendance de la science et de la justice, contre l’Etat de droit.

Ce mouvement néo-réactionnaire symbolisé par Trump actuellement, mais qui parcourt l’extrême-droite aux 4 coins du monde, il faut absolument le comprendre, comprendre ses mythes, ses narratifs et son idéologie, si on ne veut pas sombrer avec lui.

 

Mais juste avant de déconstruire ensemble le mythe d’une civilisation “judéo chrétienne”, je dois vous dire que l’idée de cette vidéo nous est venue de la lecture d’un petit essai paru début 2025 de l’historienne Sophie Bessis, La civilisation judéo-chrétienne, Anatomie d’une imposture.

N’hésitez pas à le lire, il se lit très bien et, en plus, c’est très complémentaires de ce qu’on développe ici. Car bien sûr, on ne va pas vous faire un résumé de son livre. On s’est inspiré de son travail, mais on y a ajouté nos propres recherches, qui nous ont mené ailleurs, et c’est tant mieux ! 🙂 .

 

1 – Déconstruire le mythe de la civilisation judéo chrétienne

 

Il y a un premier problème avec la notion de tradition, civilisation ou valeurs “judéo-chrétiennes”, et c’est un problème majeur : la très très légère tendance à l’antijudaïsme dont fait preuve le monde chrétien depuis l’Antiquité.

 

A Antijudaïsmechrétien et antisémitisme européen

 

Pendant des siècles, les chrétiens voient les juifs au mieux comme des gens à convertir, au pire comme un peuple maudit, “le peuple déicide”, responsable de la mort de Jésus.

[ SOURCE : François Blanchetière, “Aux sources de l’anti-judaïsme chrétien”, 1973 ]

Les manifestations les plus éclatantes de cet antijudaïsme chrétien, c’est les multiples “expulsions des juifs” qui ont scandé la vie des communautés juives européennes au Moyen Age.

[ SOURCE : Wikipedia, “Expulsion des Juifs” ]

Entre le XIème et le XVIème siècle, presque tous les pays européens ont expulsé leurs Juifs, perçus comme sales, dangereux, voleurs, ou simplement parce qu’ils appartenaient à une autre religion.

La France et l’Allemagne s’y sont pris à 4 reprises, mais là où ça a été le plus terrible, c’est sans doute en Espagne.

 

Je vous plante le décor. On est en 1492. Christophe Colomb pose le pied en Amérique, mais c’est pas tout !

En Espagne, la Reconquista s’achève. Les Chrétiens reprennent le pouvoir, après 7 siècles de domination musulmane. Pour les Juifs espagnols, c’est le début du calvaire.

Entre 100 et 200 000 Juifs sont expulsés ou forcés à se convertir.

Ces convertis de force, qu’on appelle des “marranes”, ont été ciblés par l’Inquisition qui, en plus d’incessantes persécutions, en a brûlé vif des dizaines de milliers.

[ SOURCE : « Marrane », in Geoffrey Wigoder (dir.), Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, via Wikipedia “Pogrom” ]

Les juifs fuyant l’inquisition ibérique se sont réfugiés en Pologne, aux Pays-Bas – c’est le cas par exemple de la famille de Spinoza, un de mes philosphes préférés – mais ils ont surtout trouvé refuge dans le monde musulman : au Maghreb, en Egypte et dans l’empire ottoman.

 

Au XIXème siècle, l’antijudaïsme chrétien s’est transformé en antisémitisme. Le juif est devenu une race, et l’antisémitisme, une passion de masse.

Le point culminant de l’antisémitisme européen, c’est bien évidemment les pogroms et le génocide nazi. Le génocide nazi, c’est le pire moment de la persécution des juifs en Europe, avec 5 à 6 millions de Juifs assassinés.

[ SOURCE : Mémorial de la Shoah, “Combien de Juifs furent assassinés durant la Shoah ?” ]

 

Mais les pogroms, c’était coton aussi ! On vous en a parlé dans notre vidéo sur les origines du conflit israélo-palestinien.

 

Quand on parcourt l’histoire européenne, difficile de parler comme on le fait aujourd’hui d’évidentes valeurs communes “judéo-chrétiennes”, ou de civilisation judéo-chrétienne, comme si on parlait d’un couple bienheureux.

 

B Le Juif d’Europe vu comme un oriental

 

Surtout que quand on regarde l’histoire, difficile de faire du juif un “occidental”.

En Europe, le Juif a longtemps été perçu comme “venant d’ailleurs”, comme un “oriental”.

Quand on a découvert cette idée dans le livre de Sophie Bessis, on a été surpris. Moi j’ai grandi en Alsace, et dans ma ptit tête, les juifs d’Europe étaient évidemment des Européens.

En Alsace, malgré la Shoah, la communauté juive est toujours importante et compte de nombreux ashkénazes, y’’a des synagogue dans des villages alsaco minuscules, ma mère, élevée dans une famille catholique, comprend le yiddish tellement il ressemble au dialecte alsacien bref, pour moi, y’avait pas de sujet, en Europe, le juif était clairement un européen.

 

Mais je me trompais. Le Juif était souvent associé au nomadisme – pensez au cliché du Juif errant –  aux travaux dégradants, au vol et à la duperie. Un peu comme les Roms aujourd’hui.

A partir de la Renaissance, les Juifs ont été associés en Europe à l’image du Turc, on construisait des synagogues “orientales” – j’vous montre ici deux synagogues de Prague de la fin du XIXè, la synagogue du Jubilée et la synagogue Espagnole).

Disraeli, un juif converti devenu premier ministre de Grande Bretagne – voyait les Juifs comme une “tribu arabe” et faisait des arabes des “juifs à dos de chevaux”.

[ SOURCE : Kalmar & Penslar, “Orientalism and the Jews: An Introduction”, 2005 ]

Peut-être que l’expression la plus claire de cette “orientalisation” des Juifs est à trouver chez le philosophe allemand et disciple de Kant, Herder : il décrivait les Juifs comme les “Asiatiques d’Europe”. Et n’allez pas croire que c’était un compliment.

[ SOURCE : Kalmar & Penslar, “Orientalism and the Jews: An Introduction”, 2005 ]

Kant, le grand philosophe, quand il parle des Juifs dans son Anthropologie, les décrit comme un peuple de marchands de Palestine qui, je cite, “n’ambitionnent aucun honneur civil, mais veulent réparer la perte de cet honneur par l’avantage de duper le peuple au sein duquel ils vivent, et même de se duper entre eux.”

[ SOURCE : Emmanuel Kant, “Anthropologie d’un point de vue pragmatique”, 1798 (Trad. Tissot 1863), §46 note 1 ]

Bref, là encore, avec nos juifs européens vus comme des orientaux, on s’éloigne de l’idée d’une civilisation judéo chrétienne millénaire aux valeurs communes.

 

C Les juifs dans le monde musulman : une civilisation judéo musulmane ?

 

Si les juifs vivant en Europe étaient souvent vus comme orientaux, il y avait de nombreux juifs qui l’étaient vraiment, orientaux. Ce sont les centaines de milliers de Juifs qui vivaient dans le monde musulman.

 

Bizarrement, personne ne parle de civilisation judéo musulmane, ou des valeurs communes judéo-musulmanes. Pourtant, depuis la naissance de l’Islam, au début du VII ème siècle, les juifs – comme les chrétiens – ont un statut reconnu et protégé en terre d’islam.

Considérés comme Dhimmi – qui vient d’un mot qui signifie pacte, obligation – ces “gens du livre” recevaient, en l’échange d’un impôt, un statut qui leur offrait une certaine protection.

Leur propriété privée était garantie, ils ne pouvaient être réduit en esclavage, ils avaient droit à une liberté de culte totale.

Eh oui, contrairement à nos Inquisiteurs catholiques, la conversion forcée est expressément interdite dans le Coran.

 

Bon, il y a avait bien un certain nombre de discriminations qui allaient avec le statut de Dhimmi (interdiction de professions de pouvoir, port de signes distinctifs, restrictions pour le mariage). Ces discriminations ont été plus ou moins appliquées, selon les lieux et les époques. Mais le statut de Dhimmi offrait aussi des garanties.

 

Vous comprenez donc que les Juifs d’Espagne aient vite déchanté à la Reconquista catholique et se soient majoritairement réfugiés au Maghreb et dans le monde Ottoman. Mentionnons particulièrement Istanbul et Thessalonique ou plutôt Constantinople et Salonique comme on les appelait alors.

Ces villes étaient considérées comme des refuges où la communauté juive pouvait particulièrement s’épanouir.

[ SOURCE : Raymond P. Scheindlin, « Marchands et intellectuels, rabbins et poètes. La culture judéo-arabe à l’Âge d’or de l’islam », Les Cultures des Juifs, 2002, p. 305 via Wikipedia “Histoire des Juifs en terre d’islam”  ]

 

Dans l’autre sens, les communautés juives ont accueilli très favorablement les conquêtes arabes du VIIème siècle. Des Juifs ont aidé les premiers musulmans à conquérir Homs en Syrie, Hébron en Palestine, le gros du Maghreb et des villes comme Cordoue ou Grenade en Espagne.

[ SOURCE : Michel Abitbol, Histoire des Juifs de la Genèse à nos jours, 2013, p. 116 ]

Attention tout de même à ne pas fantasmer le sort des Juifs en terres d’Islam. De même qu’il n’y a pas de civilisation millénaire judéo-chrétienne, vous ne trouverez pas non plus de de grande harmonie judéo islamique.

A de nombreuses reprises dans l’histoire, des communautés juives se sont faites expulsées, harcelées voire massacrées en terre musulmane, notamment en Iran, au Yémen et au Maroc.

[ SOURCES : Bernard Lewis, “Juifs en terre d’islam”, Calmann-Lévy, 1986  & Abécassis et Faü, « Les Juifs dans le monde musulman à l’âge des nations (1840-1945) » – in Les Juifs dans l’histoire”, 2011 via Wikipedia, “Histoire des Juifs en terre d’Islam” ]

 

La création de l’Etat d’Israël et les guerres israélo-arabes ont entraîné une montée des pressions sur les communautés juives et des persécutions dans certains pays arabes.

Dès 1947, le délégué Egyptien aux Nations Unis menace les communautés juives installées dans les pays arabes de représailles si un Etat Juif venait à être créé en Palestine.

[ SOURCE : Maurice Roumani, “the Silent Refugees: Jews from Arab Countries”, 2003, p.5  ]

Des émeutes urbaines, qui tournent parfois en pogroms meurtriers, éclatent en Syrie, en Libye et en Egypte. En Irak, l’antisémitisme est encore plus présent : en plus des pogroms les Juifs sont déchus de leur nationalité et voient leurs biens confisqués en 1951.

[ SOURCE : Maurice Roumani, “the Silent Refugees: Jews from Arab Countries”, 2003, pp.16-26  ]

 

Si dans les autres pays arabes, les juifs ne sont pas directement touchés par la création de l’État d’Israël, on comprend que ce climat de menace entraîne une première grande vague de départs.

 

Entre 1948 et 1951, 260 000 Juifs ont émigré depuis les pays arabes dans lesquels ils étaient installés depuis des centaines voire des milliers d’années vers Israël. Les indépendances des pays arabes et, surtout, la guerre des 6 jours en 1967 ont achevé ce mouvement vers l’État Hebreu.

[ SOURCE : Yehuda Dominitz, “Immigration and Absorption of Jews from Arab Countries” in “The Forgotten Millions The Modern Jewish Exodus from Arab Lands”, 1999, Table 8.1 p.158 et 164-165 ]

Ces Juifs arabes, qu’en Israël on appelle Mizrahim du mot hébreu pour “Orientaux” n’ont pas été accueillis à bras ouverts par la jeune société israélienne majoritairement ashkénaze, issue du sionisme européen. On y reviendra.

[ SOURCE : Yehuda Dominitz, “Immigration and Absorption of Jews from Arab Countries” in “The Forgotten Millions The Modern Jewish Exodus from Arab Lands”, 1999, p.156 ou 175 ]

Mais ce qui est déjà très clair, c’est qu’avec le recul de l’Histoire, il est plus que curieux que le signifiant “judéo-chrétien” se soit à ce point imposé jusqu’à devenir évident.

Pendant presque toute l’histoire européenne, personne ne parlait de valeurs communes ou de civilisation “judéo chrétiennes”. Mais alors, quand est-ce que cette expression est apparue ?

 

 2 – Les Lumières sont-elles judéo chrétiennes ?

 

A La morale laïque républicaine contre la morale judéo-chrétienne

 

La première fois qu’on utilise la notion de “judéo-chrétien” de manière générale, c’est de manière négative.

Ça se passe en France, à la fin du XIXème siècle. Les Républicains et les socialistes défendent alors la toute jeune 3ème République contre les forces monarchistes et catholiques. Les pro République disent alors défendre l’esprit des Lumières, la démocratie et la République CONTRE la morale “judéo chrétienne”, rétrograde et réactionnaire

 

Quand, dans les années 1880, Jules Ferry crée l’École primaire gratuite, laïque et obligatoire, pour arracher les consciences des mains de l’Eglise, il se bat contre  la “morale judéo-chrétienne” et tente de fonder une morale laïque et républicaine.

[ SOURCE : Joël Sebban, “La genèse de la « morale judéo-chrétienne » Étude sur l’origine d’une expression dans le monde intellectuel français”, 2012, pp.99-100 ]

Et on comprend pourquoi. Le mouvement des Lumières qui a accouché de la démocratie libérale s’est largement construit en opposition aux dogmes et à la morale religieuse.

Dans la France catholique tout particulièrement, on a un Montesquieu qui critique l’absolutisme de droit divin, un Diderot qui détricote les dogmes et la mythologie religieuse et un Rousseau soucieux de fonder une morale civique qui laisse la religion a sa place : celle du cœur.

[ SOURCE : Jean Krynen, ‘La mystique déracinée. Drame (moderne) de la théologie et de la philosophie chrétiennes (xiiie-xxe siècle) – Chapitre I. L’idéologie des Lumières : religion et irréligion en France  “, Presses universitaires de Toulouse, 2016 ]

 

Et sur quelle tradition s’appuie cet élan des Lumières qui a construit la République ? La tradition des antiquités grecques et latines. Cicéron, Sénèque ou Aristote ont remplacé les Évangiles ; on s’inspirait bien davantage du droit romain que du droit canon,

[ SOURCE : Guilhem Armand, “Diderot et Sénèque : quand lire l’Antique c’est dire le Moderne”, 2019 ]

 

Bien sûr, on grossit un peu le trait ici, on peut trouver, notamment chez Locke et même chez Voltaire, des écrits où tolérance et rationalité ne s’opposent pas à la religion. Mais globalement, il semble problématique de présenter la démocratie libérale, rationaliste et séculière héritière des Lumières comme une simple conséquence mécanique d’une civilisation “judéo-chrétienne” avec laquelle elle cherchait à rompre.

[ SOURCE : Mervaud, Seillan et. al., “Philosophie des Lumières et valeurs chrétiennes, Hommage à Marie-Hélène Cotoni” , 2008 ]

 

B Apports de la présence islamique en Europe

 

Pour couronner le tout, on peut trouver une filiation musulmane aux Lumières européennes.

 

Pour que les philosophes et savants grecs parviennent aux penseurs de la Renaissance et des Lumières, il a fallu que les savants arabes en préservent les textes et les traduisent.

Et au-delà des traductions de Gallien ou d’Aristote – que l’humanité aurait perdu sans le travail des érudits de Bagdad pendant le califat Abbasside – des savants arabes ont été déterminants dans l’histoire des idées dites “occidentales”.

[ SOURCES : Pauline Koetschet, ““La traduction des textes grecs en arabe est un événement fondamental, comparable à la renaissance italienne” – Entretien à Philosophie Magazine et France Culture, 7 avril 2022 & Myriam Salama-Carr, “ L’École de Bagdad. Pierre angulaire d’une tradition donnée et élément constitutif d’une historiographie universelle de la traduction”, 2020 ]

On peut penser à Ibn Sina – que l’Occident nomme Avicenne, père de la médecine et de l’hygiène moderne, qui est né à côté de Boukhara, dans l’actuel Ouzbékistan, ou à Ibn Rushd,  qu’on connaît sous le nom d’Averroès, important philosophe et passeur d’Aristote, né en Andalousie musulmane.

On peut citer aussi Alhazen dont le Traité d’optique est à la fois un des premiers volumes respectant la méthode scientifique (partir des faits et non des principes) et une des bases des travaux de Kepler et de Copernic.

[ SOURCE : Abdelmadjid Baakrime, “Réception de la philosophie et des sciences arabo-musulmanes par l’Occident médiéval” – Conférence à l’Ecole des Chartes; 3 avril 2023 ]

Tous ces apports, on les connaît grâce à des travaux d’historiens. En documentant l’histoire longtemps inconnue des échanges historiques entre l’Europe chrétienne du Moyen-Âge et des sociétés musulmanes, leurs travaux bouleversent l’image de deux mondes isolés, opposés.

Et bien que çe soit un travail d’histoire, un travail scientifique, la mise en cause du mythe de civilisations absolument séparées enrage aujourd’hui une partie de la droite et de l’extrême-droite européenne.

 

Dites-vous qu’en 2025, en France, un projet scientifique qui étudie précisément ces influences de l’Islam en Europe au moyen-âge, projet animé par des chercheurs reconnus et  récompensé par une bourse d’excellence européenne, a été accusé d’être un “relai d’influence pour les frères musulmans”.

Pourquoi ? Parce qu’il a le toupet de se nommer  “Coran Européen”.

[ SOURCE : Le Monde des Religions, “« Coran européen » : que contient vraiment ce projet scientifique attaqué par l’extrême droite ?”, 15 juin 2025 ]

Le JDD de Bolloré a lancé une campagne contre ce projet, une campagne relayée par plusieurs médias Bolloré, comme Cnews ou le Figaro.

[ SOURCES : Le JDD, “10 millions d’euros pour un «Coran européen» : enquête sur un projet polémique financé par l’Union européenne”, 13 avril 2025 ]

Même un ministre Renaissance, a repris cet obscurantisme. On en est là.

[ SOURCE : Radio J – Youtube, “ »Il faut que l’aide humanitaire reprenne. Il faut savoir terminer une guerre » – Benjamin Haddad”, 21 mai 2025, 4ème minute ]

 

Le travail historique est attaqué, simplement parce qu’il ne valide pas le mythe identitaire de l’extrême-droite, un mythe selon lequel la “civilisation judéo-chrétienne” européenne ne doit rien du tout au monde de l’Islam, ennemi éternel. Qui est l’ennemi des Lumières ici ?

 

C Un lien dialectique entre religions (judéo-chrétiennes) et Lumières ?

 

Attention, on ne dit pas qu’il y a aucun lien entre le mouvement rationaliste, démocratique et libéral des lumières et les religions : qu’elles soient chrétiennes (catholique et surtout protestante) ou juive.

 

Chez des penseurs comme Locke, Nietzsche, chez des dialecticiens comme Hegel ou Marx et même pour des penseurs contemporains comme Alain Badiou, on peut trouver des arguments qui fondent la sécularisation, le rationalisme et la démocratie dans les gestes des religions juive ou chrétienne.

[ SOURCES : Voir par exemple : Jean Vioulac, “La religion saisie par l’État. Christianisme et politique d’après Hegel”, 2014 OU Jean Baubérot et Micheline Milot, “II. Tolérance et laïcité : le moment Locke – in Laïcités sans frontières”, 2011 OU Jean-Claude Monod, “Le jeune Marx, « l’État chrétien » et l’émancipation politique : contexte et généralisation d’une polémique”, 2008 OU Alain Badiou, “ Saint Paul, fondateur du sujet universel”, 2000 ]

 

Mais si on doit vraiment les caractériser, les Lumières et la démocratie libérale sont bien davantage une rupture rationaliste, démocratique et émancipatrice par rapport à l’ordre religieux.

Mais alors, c’est étrange : par quel mécanisme sommes-nous parvenus en un même geste à gommer des siècles d’antisémitisme pour assimiler les Juifs à l’occident tout en transformant l’héritage des Lumières plutôt antireligieuses en “héritage commun judéo chrétien” ?

On va le voir, l’invention des “valeurs Judéo chrétiennes” est plutôt récente et elle s’est produite aux Etats-Unis.

 

3 – La première invention oubliée d’une civilisation “judéo-chrétienne” : c’est aux Etats-Unis, contre les communistes et les nazis

 

Le premier décollage de la notion a lieu entre les deux Guerres Mondiales.

 

Dans les années 1920, 1930, arrivent aux Etats-Unis de nombreux migrants catholiques – Irlandais, Italiens, “latinos” – et aussi des juifs qui fuient les pogroms.

La société américaine, fondée sur le protestantisme puritain, doit se réinventer.

 

Imaginer une civilisation “judéo-chrétienne” permet de créer du commun et de faire des Etats-Unis une “tri faith nation” une nation où cohabitent les 3 fois : protestante, catholique et juive

[ SOURCE : Katherine Healan-Gaston, “Imagining Judeo- Christian America – Religion, Secularism, and the Redefinition of Democracy”, 2019, pp 10 ou 21, 17 ou 28, 70-71 ou 81-82]

Cette “civilisation judéo chrétienne” s’est rapidement enrichie d’une dimension qui, vous allez voir, a fait date : la tolérance religieuse et la démocratie libérale CONTRE les régimes autoritaires et athées.

 

Ce discours d’une confrontation entre les régimes nazis et soviétiques d’un côté – dictatoriaux et irréligieux – et la civilisation “judéo chrétienne” de l’autre, ouverte, démocrate et tolérante va prendre.

[ SOURCE : Katherine Healan-Gaston, “Imagining Judeo- Christian America – Religion, Secularism, and the Redefinition of Democracy”, 2019, pp 78 ou 89 ]

La “National Conference of Christians and Jews “ – Conférence nationale des chrétiens et des Juifs – association fondée en 1927 pour favoriser le dialogue interreligieux va, avec la prise de pouvoir d’Hitler en 1933, lancer une grande tournée pour alerter sur les dangers du nazisme aux Etats-Unis.

[ SOURCE : Katherine Healan-Gaston, “Imagining Judeo- Christian America – Religion, Secularism, and the Redefinition of Democracy”, 2019, pp 59 ou 70 ]

Cette association est loin d’être anecdotique. Son président honoraire n’était autre que Franklin Delano Roosevelt, alors président des Etat-Unis.

 

C’est bizarre depuis notre regard actuel, mais à l’époque, l’idée d’une civilisation “judéo-chrétienne” est portée par des forces plutôt progressistes.

 

La notion de “civilisation judéo-chrétienne” a aussi été particulièrement utile pour accélérer l’entrée en guerre des Etats-Unis. Il ne s’agissait plus simplement de “sauver l’Europe d’elle-même” comme pendant la première guerre mondiale. Les Etats-Unis ont la responsabilité de sauver leur civilisation, la civilisation judéo-chrétienne menacée par les régimes totalitaires nazis et soviétiques.

[ SOURCE : Katherine Healan-Gaston, “Imagining Judeo- Christian America – Religion, Secularism, and the Redefinition of Democracy”, 2019, pp 89 ou 100 ]

Vous imaginez bien, la guerre froide contre les athées soviétiques qui a suivi la victoire sur les nazis n’a fait que renforcer cette utilisation du “judéo-chrétien” aux Etats-Unis.

 

Une fois devenu Président des Etats-Unis en 1953, Eisenhower, général héros de la seconde guerre mondiale, est celui qui a le premier mobilisé massivement le narratif d’une nation “judéo chrétienne”  contre les “Godless communists”, les communistes athées enfin plutôt “sans Dieu” !

[ SOURCE : Katherine Healan-Gaston, “Imagining Judeo- Christian America – Religion, Secularism, and the Redefinition of Democracy”, 2019, pp 175-182 ou 185-192 ]

Eisenhower va mettre Dieu partout : c’est lui qui ajoute “a Nation under God” au Pledge of Allégeance – le serment au drapeau – et qui fait apposer “In God We Trust” sur les timbres et les dollars.  Et oui, c’est pas si vieux !

 

Ce Dieu intégrait bien entendu celui des Juifs que Eisenhower décrivait fréquemment comme les “référents moraux de l’Occident”. Pour Eisenhower, la démocratie elle-même trouvait sa source dans ses racines judéo-chrétiennes.

[ SOURCE : Katherine Healan-Gaston, “Imagining Judeo- Christian America – Religion, Secularism, and the Redefinition of Democracy”, 2019, pp 176 ou 187 ]

 

En Europe, c’est la démocratie chrétienne qui émerge après la deuxième Guerre Mondiale, entre centre gauche et centre droit. Mouvement aux origines de la construction européenne, la démocratie chrétienne a tenté de fonder la démocratie  dans des valeurs religieuses, par opposition à l’athéisme des régimes nazis et soviétique. Mais on ne parle toujours pas de “judéo-chrétien”.

[ SOURCE : Vibeke Tjalve, “Judeo-Christian democracy and the Transatlantic Right: Travels of a contested civilizational imaginary”, 2021 ]

 

Aux Etats-Unis, un autre président a beaucoup utilisé la même ficelle d’une Amérique religieuse, judéo-chrétienne, contre les communistes athées, c’est Reagan, dans les années 80.

[ SOURCE : “President Reagan’s Remarks at the Ethics and Public Policy Center Dinner – Youtube Reagan Library”, 18 novembre 1986, 21ème minute ]

 

Cette utilisation très religieuse et anti communiste du judéo chrétien prospère aux Etats-Unis mais ne prend pas autant dans l’Europe de la démocratie chrétienne.

 

En Europe, ce qui a ancré le vocable Judéo-Chrétien c’est un double mouvement : la volonté d’expier la culpabilité de la Shoah et la transformation du concept de Judéo Chrétien pour viser un nouvel ennemi : l’islam va remplacer les soviétiques.

 

C’est quand les expressions civilisation ou valeurs judéo-chrétiennes ont commencées à être perçues en opposition à une civilisation et à des valeurs de l’Islam, dans ce que Samuel Huntington a appelé un clash des civilisations, que ces expressions ont pris leur sens actuel.

 

Et ça, aussi étonnement que ça puisse paraître aujourd’hui, cette vision du monde n’a véritablement commencé à prendre et à devenir mainstream qu’au début des années 2000, après l’attentat du 11 Septembre.

 

L’histoire de cette transformation du judéo-chrétien opposé à l’Islam, récupérée par l’extrême droite en Europe, aux Etats-Unis et en Israël, on va vous la raconter dans une deuxième vidéo.

 

Mais en attendant, quelques mots de conclusion.

 

Conclusion :

 

Aujourd’hui, les expressions “civilisation judéo-chrétienne”, ou “valeurs judéo-chrétiennes” sont si banales en Europe et au Etats-Unis qu’on pourrait croire qu’on les utilise depuis des siècles.

 

Derrière ces expressions, il y a souvent l’idée d’une opposition, ou au moins d’une séparation très nette, entre une civilisation judéo-chrétienne en Occident d’un côté, et une civilisation islamique dans le monde arabe, oriental de l’autre. Démocratie contre dictatures, liberté religieuse contre fondamentalisme, droits des minorités versus oppressions dogmatiques, tout un univers mental de conflit de civilisation vient souvent à l’esprit dès qu’on invoque la notion de judéo-chrétien aujourd’hui.

 

Ce n’est pas un hasard si en Israël, le premier ministre Benjamin Netanyahu, et son gouvernement d’extrême-droite, utilisent ces expressions, pour rallier la sympathie des opinions publiques de “l’Occident”.

 

On verra dans une deuxième vidéo que cette stratégie identitaire, ce narratif insipiré du “conflits des civilisations” de Samuel Huntington, a joué un rôle clé dans la transformation de l’extrême-droite, historiquement violemment antisémite, en France comme ailleurs, en soutiens inconditionnels d’Israël.

 

En réalité, ce qu’on a compris avec cette vidéo, c’est que personne ne pensait l’Europe ou l’Occident comme “judéo-chrétiens” avant le XXème siècle.

 

Parler de civilisation judéo-chrétienne, c’est s’inscrire dans une mystification, une lecture faussée et totalement idéologique de l’histoire.

 

En Europe, les juifs ont longtemps été vus comme “extérieurs” à l’espace occidental, et lourdement persécutés. L’antijudaÏsme chrétien faisait des juifs le peuple déicide, un peuple maudit. L’antisémitisime du XIX siècle, les pogroms, le nazisme, ont émergé de cette matrice.

 

Dans le monde arabo-musulmans vivaient de nombreux juifs jusqu’au XXème siècle, et personne ne parle de civilisation “judéo-musulmane”, alors même que selon les historiens, les juifs orientaux ont été globalement mieux traités dans ces sociétés que dans l’espace chrétien.

 

Même quand on a commencé à parler de civilisation ou de valeurs judéo-chrétiennes, aux Etats Unis dans les années 1920-1930, c’était pour s’opposer aux régimes nazis et communistes “sans Dieu”, et pas du tout en opposition au monde musulman.

 

Aux Etats-Unis, l’identité “judéo-chrétienne” est un mythe fondateur national. Il a pour fonction de greffer au protestantisme puritain des origines les apports des nouveaux migrants, catholiques ou juifs. Le tout dans une Nation définie par la foi, la foi judéo chrétienne.

 

Maintenant qu’on a fait éclater le mythe, très politique, de la civilisation judéo-chrétienne, reste à voir comment son sens moderne est apparu. Et là, je vous le dis, ça va être TRES intéressant.

 

On va parler de la reconnaissance de la Shoah – spoiler, il a fallu attendre un sacré moment après 1945 – et sa place dans la mémoire collective américaine et européenne.

 

On va parler de la théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington, et de l’impact du 11 Septembre sur la vision du monde de “l’Occident”. Ces deux événements ont permis de transformer la notion de judéo chrétien pour qu’elle vise à présent l’islam.

 

C’est d’ailleurs au nom de la défense de cette “civilisation judéo chrétienne” contre son ennemi héréditaire l’islam que l’extrême droite européenne a pu laver son antisémitisme et devenir soutien d’Israël.

 

Enfin , on va découvrir comment aujourd’hui, de Trump à Netanyahu, en passant par Zemmour ou Orban, le signifiant “judéo-chrétien”, est en train de changer une nouvelle fois de sens.

 

De plus en plus, les valeurs judéo chrétiennes sont utilisées pour s’opposer aux Lumières, et aux valeurs de la démocratie libérale. Sacré retournement.

 

Franchement, on a hâte de vous faire découvrir ça !